Les Chinois partent-ils vraiment beaucoup plus tôt à la retraite que les Français...
Posté : 20 juin 2026 10:12
...comme l’affirme la députée LFI Alma Dufour ?
L’élue insoumise assure que les travailleurs chinois bénéficient d’un âge légal de départ bien plus précoce qu’en France. Mais oublie de préciser que pour la majorité d’entre eux, le niveau de pension s’avère très faible.
Difficile de critiquer la Chine quand on est insoumis. Lundi 8 juin, la députée Alma Dufour n’a pas dérogé à la règle, en postant, depuis sa cuisine, une vidéo intitulée «Fun Fact : les Chinois partent à la retraite plus tôt que nous», dans laquelle elle vante le système de retraite chinois.
«Les ouvrières chinoises partent douze ans avant les ouvrières françaises à la retraite. Les cadres chinoises partent sept ans avant les cadres françaises à la retraite, et les hommes chinois, toute profession confondue, partent deux ans avant les Français à la retraite», aligne la députée de Seine-Maritime.
Anticipant les remarques sur les conditions de travail des travailleurs chinois et français, l’élue de La France insoumise (LFI) affirme qu’«aujourd’hui, la durée moyenne de travail en Chine réelle est de 44 heures par semaine. C’est plus que la France, mais la France c’est 39 heures. Donc, vous voyez que l’écart est en train de se réduire.»
Une façon de contrer «Édouard Philippe qui veut […] passer l’âge de la retraite à 67 ans» et le Rassemblement national (RN) «qui a abandonné totalement l’abrogation de la réforme des retraites, donc qui est OK pour 64 ans, peut-être même pour la retraite par points.»
Une réforme en 2024
En Chine, l’âge légal pour partir à la retraite était effectivement fixé à 50 ans pour les femmes ouvrières, 55 ans pour les femmes cadres et 60 ans pour les hommes. En France, suite à la suspension de la réforme Borne prévoyant un recul progressif de l’âge légal à 64 ans, l’âge de départ est actuellement de 62 ans et 9 mois (pour ceux nés en 1964 et au premier trimestre 1965), avec 42,5 ans de cotisations pour une retraite pleine. Les chiffres d’Alma Dufour se fondent donc bien, à neuf mois près, sur la situation théorique actuelle.
Enfin presque.
Car la députée LFI omet de dire qu’en septembre 2024, le gouvernement chinois a adopté une réforme des retraites qui va, jusqu’en 2040, faire travailler plus longtemps les travailleurs chinois. «L’âge légal de la retraite pour les hommes sera progressivement relevé de 60 à 63 ans sur une période de quinze ans à compter du 1er janvier 2025, tandis que celui des femmes cadres et des ouvrières passera respectivement de 55 à 58 ans et de 50 à 55 ans», expliquait, à l’époque, le Bureau d’information du Conseil des affaires d’État de la Chine.
Autre modification, à partir de 2030, «la durée minimale de cotisation à la retraite de base requise pour percevoir une pension mensuelle sera progressivement portée de quinze à vingt ans, à raison de six mois supplémentaires par an.» Avec ce changement et en considérant que la réforme Borne sera poursuivie (64 ans), l’écart théorique entre les travailleurs chinois et français sera alors de neuf ans pour les ouvrières, six ans pour les femmes cadres et seulement un an pour les hommes.
«Comparaisons hasardeuses»
Contactés par CheckNews plusieurs spécialistes de la Chine invitent cependant à regarder au-delà des seuls âges légaux. Pour Jean-François Huchet, président de l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco), et spécialiste de l’économie chinoise, la comparaison proposée par Alma Dufour est «totalement abusive».
Selon lui, les faibles âges de départ à la retraite sont «l’héritage d’un système socialiste qui protégeait une infime partie de la population, qui était dans les grandes entreprises d’État, dans la fonction publique de l’État central et éventuellement de l’État provincial». Or, «vous ne pouvez pas comparer un système qui protège uniquement une minorité de la population avec un système français qui couvre la quasi-totalité des salariés», estime-t-il.
Même réserve chez Gilles Guiheux, sociologue de la Chine au Centre d’études en sciences sociales sur les mondes africains, américains et asiatiques (Cessma), qui considère que «les comparaisons faites par Madame Dufour sont bien hasardeuses et témoignent d’une certaine ignorance, ou d’une manipulation, ce qui est plus vraisemblable».
Selon lui, «la part des salariés [chinois] qui ont effectivement un contrat de travail, qui paient des cotisations retraite patronales et salariales, interdit toute comparaison avec nos systèmes puisque des centaines de millions de travailleurs ne sont pas couverts par les différents piliers du système de retraite.»
Il rappelle également que «de très nombreux urbains et ruraux continuent de travailler une fois l’âge de la retraite atteint, étant donné la faiblesse des retraites touchées». Dans les campagnes notamment, l’aide apportée par les enfants demeure souvent indispensable pour compléter les revenus des personnes âgées.
«Les séniors continuent à travailler»
Selon une note de la Direction générale du Trésor, rédigée par le service économique de l’ambassade de France en Chine, et publiée en septembre 2024, le système de retraites chinois, très complexe, repose sur trois piliers, avec des déclinaisons régionales.
Le premier est un régime par répartition lui-même divisé entre un régime destiné aux travailleurs urbains disposant d’un emploi formel et un autre couvrant les résidents urbains et ruraux sans contrat de travail stable. S’y ajoutent des régimes complémentaires gérés par les entreprises et une épargne retraite personnelle, mais qui concernent une infime partie des travailleurs.
https://www.liberation.fr/checknews/les ... T3J6VFU5E/

Alma Dufour, députée La France insoumise de Seine-Maritime, à l'Assemblée nationale, à Paris, en juillet 2024. (Denis Allard/Libération)
L’élue insoumise assure que les travailleurs chinois bénéficient d’un âge légal de départ bien plus précoce qu’en France. Mais oublie de préciser que pour la majorité d’entre eux, le niveau de pension s’avère très faible.
Difficile de critiquer la Chine quand on est insoumis. Lundi 8 juin, la députée Alma Dufour n’a pas dérogé à la règle, en postant, depuis sa cuisine, une vidéo intitulée «Fun Fact : les Chinois partent à la retraite plus tôt que nous», dans laquelle elle vante le système de retraite chinois.
«Les ouvrières chinoises partent douze ans avant les ouvrières françaises à la retraite. Les cadres chinoises partent sept ans avant les cadres françaises à la retraite, et les hommes chinois, toute profession confondue, partent deux ans avant les Français à la retraite», aligne la députée de Seine-Maritime.
Anticipant les remarques sur les conditions de travail des travailleurs chinois et français, l’élue de La France insoumise (LFI) affirme qu’«aujourd’hui, la durée moyenne de travail en Chine réelle est de 44 heures par semaine. C’est plus que la France, mais la France c’est 39 heures. Donc, vous voyez que l’écart est en train de se réduire.»
Une façon de contrer «Édouard Philippe qui veut […] passer l’âge de la retraite à 67 ans» et le Rassemblement national (RN) «qui a abandonné totalement l’abrogation de la réforme des retraites, donc qui est OK pour 64 ans, peut-être même pour la retraite par points.»
Une réforme en 2024
En Chine, l’âge légal pour partir à la retraite était effectivement fixé à 50 ans pour les femmes ouvrières, 55 ans pour les femmes cadres et 60 ans pour les hommes. En France, suite à la suspension de la réforme Borne prévoyant un recul progressif de l’âge légal à 64 ans, l’âge de départ est actuellement de 62 ans et 9 mois (pour ceux nés en 1964 et au premier trimestre 1965), avec 42,5 ans de cotisations pour une retraite pleine. Les chiffres d’Alma Dufour se fondent donc bien, à neuf mois près, sur la situation théorique actuelle.
Enfin presque.
Car la députée LFI omet de dire qu’en septembre 2024, le gouvernement chinois a adopté une réforme des retraites qui va, jusqu’en 2040, faire travailler plus longtemps les travailleurs chinois. «L’âge légal de la retraite pour les hommes sera progressivement relevé de 60 à 63 ans sur une période de quinze ans à compter du 1er janvier 2025, tandis que celui des femmes cadres et des ouvrières passera respectivement de 55 à 58 ans et de 50 à 55 ans», expliquait, à l’époque, le Bureau d’information du Conseil des affaires d’État de la Chine.
Autre modification, à partir de 2030, «la durée minimale de cotisation à la retraite de base requise pour percevoir une pension mensuelle sera progressivement portée de quinze à vingt ans, à raison de six mois supplémentaires par an.» Avec ce changement et en considérant que la réforme Borne sera poursuivie (64 ans), l’écart théorique entre les travailleurs chinois et français sera alors de neuf ans pour les ouvrières, six ans pour les femmes cadres et seulement un an pour les hommes.
«Comparaisons hasardeuses»
Contactés par CheckNews plusieurs spécialistes de la Chine invitent cependant à regarder au-delà des seuls âges légaux. Pour Jean-François Huchet, président de l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco), et spécialiste de l’économie chinoise, la comparaison proposée par Alma Dufour est «totalement abusive».
Selon lui, les faibles âges de départ à la retraite sont «l’héritage d’un système socialiste qui protégeait une infime partie de la population, qui était dans les grandes entreprises d’État, dans la fonction publique de l’État central et éventuellement de l’État provincial». Or, «vous ne pouvez pas comparer un système qui protège uniquement une minorité de la population avec un système français qui couvre la quasi-totalité des salariés», estime-t-il.
Même réserve chez Gilles Guiheux, sociologue de la Chine au Centre d’études en sciences sociales sur les mondes africains, américains et asiatiques (Cessma), qui considère que «les comparaisons faites par Madame Dufour sont bien hasardeuses et témoignent d’une certaine ignorance, ou d’une manipulation, ce qui est plus vraisemblable».
Selon lui, «la part des salariés [chinois] qui ont effectivement un contrat de travail, qui paient des cotisations retraite patronales et salariales, interdit toute comparaison avec nos systèmes puisque des centaines de millions de travailleurs ne sont pas couverts par les différents piliers du système de retraite.»
Il rappelle également que «de très nombreux urbains et ruraux continuent de travailler une fois l’âge de la retraite atteint, étant donné la faiblesse des retraites touchées». Dans les campagnes notamment, l’aide apportée par les enfants demeure souvent indispensable pour compléter les revenus des personnes âgées.
«Les séniors continuent à travailler»
Selon une note de la Direction générale du Trésor, rédigée par le service économique de l’ambassade de France en Chine, et publiée en septembre 2024, le système de retraites chinois, très complexe, repose sur trois piliers, avec des déclinaisons régionales.
Le premier est un régime par répartition lui-même divisé entre un régime destiné aux travailleurs urbains disposant d’un emploi formel et un autre couvrant les résidents urbains et ruraux sans contrat de travail stable. S’y ajoutent des régimes complémentaires gérés par les entreprises et une épargne retraite personnelle, mais qui concernent une infime partie des travailleurs.
https://www.liberation.fr/checknews/les ... T3J6VFU5E/

Alma Dufour, députée La France insoumise de Seine-Maritime, à l'Assemblée nationale, à Paris, en juillet 2024. (Denis Allard/Libération)