«Ce qui perdure dans l’extrême droite, c’est le primat de la nation, de l’enracinement et la remise en causes des élites
Posté : 01 septembre 2026 18:13
Légitimisme, «droite révolutionnaire», fascisme, populisme lepénien… Le spécialiste du nationalisme français publie une somme sur l’évolution de ce courant politique historiquement marqué par la division, la pluralité des chefs et de «boutiques».
Professeur d’histoire contemporaine à la Sorbonne, et spécialiste du nationalisme français, Olivier Dard publie en cette rentrée, chez Perrin, une ambitieuse Histoire de l’extrême droite française. Du monarchisme ultra aux derniers développements du lepénisme, cette somme de 700 pages (notes non comprises) met en perspective la trajectoire de l’extrême droite en France, dans toute la diversité de ses formes. A l’extrême droite, l’aspiration au pouvoir voisine avec un purisme groupusculaire, l’élitisme se fait plébéien, la pente réactionnaire peut s’accommoder de pulsions futuristes et le tribalisme national d’idéologies globales. Quelle est au juste l’essence de cette famille aux cent avatars, jamais fatiguée, semble-t-il, d’ajuster à l’époque ses discours et ses méthodes ?
Votre livre s’intitule Histoire de l’extrême droite française, mais les premières pages remettent en question ce terme dont vous contestez la valeur scientifique, et auquel vous préférez celui de «nationalisme». N’est-ce pas un paradoxe ?
J’ai, en effet, des réserves à l’égard de ce terme, même si elles ne sont pas partagées par d’autres historiens. Sa dimension péjorative me pose problème – de même, du reste, que celle du terme «extrême gauche» ou de son attribution à LFI. Je trouve les expressions «extrême droite» et «extrême gauche» trop fourre-tout.
Insistons cependant sur la relation de l’extrême droite à l’histoire. A l’heure de la Révolution française où apparaît le clivage droite-gauche, se met en place une extrême droite historique, dominée par le légitimisme. René Rémond distinguait trois droites [légitimisme, orléanisme, bonapartisme, ndlr], mais ce modèle est à mon sens trop réducteur, et je suis plus proche de l’historien Gilles Richard qui compte huit familles de droite, dont le nationalisme. Celui-ci apparaît au tournant des années 1890 après l’effondrement du légitimisme et l’échec du boulangisme. C’est un courant qui va courir jusqu’à aujourd’hui, même si le Rassemblement national (RN) veut s’en distancier.
Cet avènement du nationalisme invite à réfléchir quant à l’articulation entre l’ancien et le nouveau. Tandis que le légitimisme s’éteint politiquement, le néomonarchisme porté par Maurras et par l’Action française mêle héritage et novation. Maurras est un homme du XIXe. Il s’inscrit dans une nouvelle temporalité, celle du nationalisme théorisé par Barrès et par Maurras lui-même, deux amis aux profils différents séparés par leur rapport à la Révolution française et surtout au Ier Empire. Mais tous deux partagent l’idée d’une décadence française et d’un délitement dont ils attribuent la responsabilité à des ennemis de l’intérieur : le régime parlementaire de la IIIe République et ses élites, mais aussi le juif.
Préférer «droite nationaliste» ne va pas sans problème : le légitimisme n’est pas un nationalisme, et le projet nazi, fondé sur la race, dépasse à sa façon la question nationale…
Je suis d’accord. Justement, l’histoire du légitimisme, du royalisme et celle du nationalisme français, même dans sa version maurrassienne, ne s’emboîtent pas. Le nationalisme français est inséparable du contexte de son avènement : la défaite de 1870, l’unité allemande et les tentatives diverses de définition de la nation des deux côtés du Rhin. Marqué par 1870, il rejette l’Allemagne, mais dans le cas de Maurras, pas seulement à cause des «provinces perdues». Ce que déteste Maurras à travers l’Allemagne, c’est la réforme et Luther, le romantisme et, plus largement, ce qu’il appelle l’opposition entre les «Barbares» et les «romans». La Grèce et Rome sont pour lui le cœur de la civilisation, et l’Allemagne ou plutôt la Prusse n’en fait pas partie.
Ainsi, Maurras veut croire que le fascisme italien est redevable du nationalisme français même si des différences fondamentales les opposent (culte de l’Etat, souci d’encadrement des masses). Il regarde avec sympathie l’expérience italienne et ses discours sur l’Empire romain, même si son régime de prédilection est celui de Salazar. Quant à l’Allemagne, elle est qualifiée par lui d’«éternelle», ce qui signifie l’affirmation d’une continuité de Luther à Hitler en passant par le pangermanisme. Ce point est capital. Tout ce qui vient d’outre-Rhin est intrinsèquement mauvais. Il ne saurait par exemple être question, durant les années 1920, de travailler à une internationale anticommuniste. La compréhension du nazisme en est brouillée : ce racialisme ne peut être simplement considéré comme l’aboutissement de l’histoire allemande. Cette germanophobie perd du poids avec une nouvelle génération maurrassienne qui considère que les ligues ont montré leurs limites dans l’émeute sanglante du 6 février 1934 et qui veut construire, un fascisme international incluant une Allemagne qui inquiète, mais fascine dès l’avant-guerre. Il y a conflit de générations, changement de référentiel, et cela finit pendant l’Occupation par une forme de nazification de ces collaborationnistes («Vive le national-socialisme», écrit Lucien Rebatet), réaction à l’impuissance française que symbolise Vichy, vu par eux comme un régime de «vieux».

Les dirigeants de l'Action française défilant lors de la fête de Jeanne d'Arc, le 8 mai 1927. Charles Maurras, 2e en partant de la gauche, Léon Daudet au centre. (BNF. Gallica)
Professeur d’histoire contemporaine à la Sorbonne, et spécialiste du nationalisme français, Olivier Dard publie en cette rentrée, chez Perrin, une ambitieuse Histoire de l’extrême droite française. Du monarchisme ultra aux derniers développements du lepénisme, cette somme de 700 pages (notes non comprises) met en perspective la trajectoire de l’extrême droite en France, dans toute la diversité de ses formes. A l’extrême droite, l’aspiration au pouvoir voisine avec un purisme groupusculaire, l’élitisme se fait plébéien, la pente réactionnaire peut s’accommoder de pulsions futuristes et le tribalisme national d’idéologies globales. Quelle est au juste l’essence de cette famille aux cent avatars, jamais fatiguée, semble-t-il, d’ajuster à l’époque ses discours et ses méthodes ?
Votre livre s’intitule Histoire de l’extrême droite française, mais les premières pages remettent en question ce terme dont vous contestez la valeur scientifique, et auquel vous préférez celui de «nationalisme». N’est-ce pas un paradoxe ?
J’ai, en effet, des réserves à l’égard de ce terme, même si elles ne sont pas partagées par d’autres historiens. Sa dimension péjorative me pose problème – de même, du reste, que celle du terme «extrême gauche» ou de son attribution à LFI. Je trouve les expressions «extrême droite» et «extrême gauche» trop fourre-tout.
Insistons cependant sur la relation de l’extrême droite à l’histoire. A l’heure de la Révolution française où apparaît le clivage droite-gauche, se met en place une extrême droite historique, dominée par le légitimisme. René Rémond distinguait trois droites [légitimisme, orléanisme, bonapartisme, ndlr], mais ce modèle est à mon sens trop réducteur, et je suis plus proche de l’historien Gilles Richard qui compte huit familles de droite, dont le nationalisme. Celui-ci apparaît au tournant des années 1890 après l’effondrement du légitimisme et l’échec du boulangisme. C’est un courant qui va courir jusqu’à aujourd’hui, même si le Rassemblement national (RN) veut s’en distancier.
Cet avènement du nationalisme invite à réfléchir quant à l’articulation entre l’ancien et le nouveau. Tandis que le légitimisme s’éteint politiquement, le néomonarchisme porté par Maurras et par l’Action française mêle héritage et novation. Maurras est un homme du XIXe. Il s’inscrit dans une nouvelle temporalité, celle du nationalisme théorisé par Barrès et par Maurras lui-même, deux amis aux profils différents séparés par leur rapport à la Révolution française et surtout au Ier Empire. Mais tous deux partagent l’idée d’une décadence française et d’un délitement dont ils attribuent la responsabilité à des ennemis de l’intérieur : le régime parlementaire de la IIIe République et ses élites, mais aussi le juif.
Préférer «droite nationaliste» ne va pas sans problème : le légitimisme n’est pas un nationalisme, et le projet nazi, fondé sur la race, dépasse à sa façon la question nationale…
Je suis d’accord. Justement, l’histoire du légitimisme, du royalisme et celle du nationalisme français, même dans sa version maurrassienne, ne s’emboîtent pas. Le nationalisme français est inséparable du contexte de son avènement : la défaite de 1870, l’unité allemande et les tentatives diverses de définition de la nation des deux côtés du Rhin. Marqué par 1870, il rejette l’Allemagne, mais dans le cas de Maurras, pas seulement à cause des «provinces perdues». Ce que déteste Maurras à travers l’Allemagne, c’est la réforme et Luther, le romantisme et, plus largement, ce qu’il appelle l’opposition entre les «Barbares» et les «romans». La Grèce et Rome sont pour lui le cœur de la civilisation, et l’Allemagne ou plutôt la Prusse n’en fait pas partie.
Ainsi, Maurras veut croire que le fascisme italien est redevable du nationalisme français même si des différences fondamentales les opposent (culte de l’Etat, souci d’encadrement des masses). Il regarde avec sympathie l’expérience italienne et ses discours sur l’Empire romain, même si son régime de prédilection est celui de Salazar. Quant à l’Allemagne, elle est qualifiée par lui d’«éternelle», ce qui signifie l’affirmation d’une continuité de Luther à Hitler en passant par le pangermanisme. Ce point est capital. Tout ce qui vient d’outre-Rhin est intrinsèquement mauvais. Il ne saurait par exemple être question, durant les années 1920, de travailler à une internationale anticommuniste. La compréhension du nazisme en est brouillée : ce racialisme ne peut être simplement considéré comme l’aboutissement de l’histoire allemande. Cette germanophobie perd du poids avec une nouvelle génération maurrassienne qui considère que les ligues ont montré leurs limites dans l’émeute sanglante du 6 février 1934 et qui veut construire, un fascisme international incluant une Allemagne qui inquiète, mais fascine dès l’avant-guerre. Il y a conflit de générations, changement de référentiel, et cela finit pendant l’Occupation par une forme de nazification de ces collaborationnistes («Vive le national-socialisme», écrit Lucien Rebatet), réaction à l’impuissance française que symbolise Vichy, vu par eux comme un régime de «vieux».

Les dirigeants de l'Action française défilant lors de la fête de Jeanne d'Arc, le 8 mai 1927. Charles Maurras, 2e en partant de la gauche, Léon Daudet au centre. (BNF. Gallica)