jabar a écrit : 23 avril 2021 16:41
Quand on est dedans, on voit vraiment les choses différemment. Le crédo libéral est plutôt impopulaire dans le milieu de la finance. Personne ne croit à la sagesse de la "main invisible". Les gens bossant dans le domaine sont des individus très rationnels. D'ailleurs une grande partie d'entre eux, dont je suis, ont plutôt un bagage axé mathématiques et sciences. Les institutions financières sont plutôt très prudentes contrairement à ce que l'on croît. Ils couvrent toujours leurs positions lors de transactions. D'ailleurs la perte de la SG à l'époque de Kerviel est due à la décision du PDG de l'époque de couvrir son exposition.
Aussi, ce n'est pas pour rien que ces sociétés investissent des milliards chaque année sur le calcul de risque. Ce risque est pour très grossièrement résumer, le calcul de prix dans différents scénarios d'actualité. Cela exige une puissance de calcul énorme qui mobilise des milliers de processeurs.
Et pourtant, ce n'est pas une panacée comme l'illustre la crise des subprimes. Un système de divination n'a pas encore été inventé.
Tel que je vois les choses, les financiers n'ont pas plus de vision d'ensemble que n'importe quel gars dans la rue. Il y a des services dédiés à la macro-économie et ils aident à guider les décisions, mais peuvent se gourer. Les banques sont réticentes au risque, mais ça ne les empêche pas de prendre de mauvaises décisions, et c'est l'accumulation de milliers de petites actions qui peut mener à la crise. Un peu comme des milliers de conducteurs rentrant chez eux provoquent un embouteillage.
Certes, c'est beaucoup plus compliqué que cela. L'état a un rôle énorme à jouer. Je vivais à Londres lors de la crise des subprimes et le gouvernement décretait du jour au lendemain l'interdiction de short-selling lors de la crise. Il y a plusieurs garde-fous qui existent, que les gens ne connaissent pas mais que quiconque travaillant dans la finance sait et doit se plier.
Quand on dit que les états renflouent les banques, ce n'est pas tout à fait vrai, en tout cas c'est plus nuancé.
Il y a parfois une grande différence entre les individus qui composent une institution et le fonctionnement de cette même institution.
C'est très intéressant ce que tu dis car tes propos valident complétement les travaux des grands spécialistes français de la finance (Couppey-Soubeyran et Scialom).
Tu utilises par exemple le mot "rationnel" et tu fais part de ton bagage plutôt axé mathématiques et sciences. La finance est effectivement un domaine dans lequel la mathématisation et la modélisation occupe une place centrale. Il y a vraiment un "désir de faire science" (ce qui renvoie à la mathématisation sensée être objective et rigoureuse) très fort dans le domaine de la finance, et plus globalement dans l'économie.
Malheureusement, on se rend compte que la mathématisation et l'héritage issue des sciences dites "dures", dont se réclame explicitement le domaine de la finance, ne permet absolument pas de nous prémunir de grandes catastrophes économiques et financières.
Il y aurait même fort à parier que s'il y avait davantage de personnes ayant un background plus orienté sciences sociales (histoire, sociologie, sciences politiques) dans la finance on se retrouverait avec une finance moins déconnectée de l'économie réelle.
Tu parles de réglementation et de gestion des risques. Cette gestion des risques basée sur les calculs de prix des différents scénarios possibles s'appuie sur l'hypothèse de "nomenclature des états du monde". Cette hypothèse est directement issue du corpus néoclassique et repose sur l'hypothèse d'objectivité du futur. C'est-à-dire que l'avenir est probabilisable. En fait cette théorie et cette approche porte en elle l'instabilité qu'elle est sensée combattre. Finalement, on constate que le monde économique est si complexe et imprévisible que nous ne pouvons pas le prévoir. Il y a par exemple des phénomènes si unique que nous ne pouvons pas les prévoir, c'est par exemple de le cas de la pandémie de covid.
En ce qui concerne la prudence des institutions financières, il est intéressant de regarder l'évolution historique du bilan des grandes banques. En fait, on constate une diminution continue du capital dans la structure des passifs des banques depuis au moins 40 ans au profit de l'explosion des activités de marché. Le bilan des banques est principalement constitué de dettes et d'activité de marché. Ce qui veut dire que lorsqu'il y a des pertes (explosion d'une bulle spéculative par exemple) la banque ne possède pas les capitaux propres pour colmater cette perte. Il y a effectivement eu des réglementations post 2008, mais elles restent très marginales et très faibles.
Rien que la formule sur laquelle repose la valeur d'un titre est problématique. Vt (Valeur du titre en t) = Dt (Dividende en t) + Da t+1 (anticipation formée en t sur le dividende qui sera distribué en t+1)/ 1+r (r est le taux d'intérêt utilisé comme taux d'actualisation) + ... + Da t+n/(1+r)n+...
En fait cela veut simplement dire que les titres n'ont pas de valeur objective mais seulement une valeur subjective. C'est très intéressant ce fonctionnement de la valeur fondamentale d'un titre parce qu'elle est sensée donner un caractère auto-équilibrant (entre offre et demande) au marché financier (ce sont les macroéconomistes financiers néoclassiques qui ont pensé cela). Malheureusement, on se rend compte avec la constitution des bulles financières que la loi de l'offre et de la demande est complétement à côté de la plaque en ce qui concerne le secteur financier. Si la valeur d'un actif augmente, les investisseurs vont vouloir l'acheter car ils pensent que celui-ci va continuer sa progression et, via le simple fait de l'acheter la valeur va continuer a augmenter (c'est la prophétie auto-réalisatrice). Etant donné qu'on observe souvent des comportements mimétiques sur le marché financier, on observe lors des bulles une euphorie collective suivie d'une panique elle aussi collective lorsque la bulle éclate.
Il y a également l'augmentation de la pratique du shadow banking pour détourner les pseudos tentatives de réglementation.
Enfin bref, tu as utilisé le fameux triptyque "rationalité + gestion des risques + mathématique" propre à la finance et qui confirme, une fois de plus, les travaux de Minsky, Aglietta, Scialom, etc...