Que nos lecteurs et lectrices se rassurent : vous ne consacrez fort heureusement pas tout votre temps à proférer des infamies réactionnaires sur RMC, et vous avez donc le loisir de vous adonner à d’autres activités, comme celle consistant à proférer des infamies réactionnaires dans les colonnes du FigaroVox, de Causeur ou de Valeurs actuelles, tiercé gagnant (3), mais aussi celle consistant, il faut varier les plaisirs, à proférer des infamies réactionnaires sur I24News avec, sur cette chaîne, une appétence toute particulière, on l’aura compris au vu de votre dernière abjection à propos de Gaza, pour les analyses éclairées — et éclairantes — sur la situation en Israël/Palestine. Grâce à vous, on aura ainsi appris ces derniers temps que « le Hamas et le nazisme, c’est la même chose », rien que ça, que « l’appel à l’Intifada est une provocation à la haine et à la violence contre les Juifs », et en plus vous êtes bilingue, que « chez Libération, c’est un jour pour les Juifs, un autre pour Hitler », on reconnait là votre sens de la mesure, que vous êtes inquiète « de la capacité des nouvelles générations à non seulement ne pas croire des images des exactions [du 7 octobre 2023] mais à en fabriquer d’autres qui viendraient nous montrer des bébés soi-disant palestiniens massacrés par Tsahal », c’est bien noté, mais aussi que selon vous « le secret d’une paix durable un jour est une stricte séparation entre les Palestiniens et les Israéliens », riche idée, d’ailleurs puisque vous aimez les secrets on va vous en révéler un : le mot « apartheid » est le terme afrikaans, la langue des colons d’Afrique du sud, pour désigner la « séparation ».
Il faut dire que vous connaissez particulièrement bien ce dossier, comme vous l’aviez brillamment démontré sur le plateau des « Grande Gueules » en mai 2021 en vous en prenant à la supposée inculture des manifestants défendant les droits des Palestiniens : « La plupart d’entre eux je ne sais même pas s’ils arriveraient à positionner la Palestine sur une carte, je ne sais même pas s’ils seraient capable de donner le nombre de kilomètres carrés et d’habitants à Gaza, donc ils parlent de choses qu’ils ne connaissent pas, et je ne vous parle même pas de leur connaissance historique de la situation ». Avant de faire montre de votre grand savoir : « L’État arabe devait exister en 1948. Le mouvement sioniste avait fait des accords pour qu’il y ait un État arabe et cet État arabe il devait être immense. Si aujourd’hui les Arabes avaient accepté l’État de 1948, Israël ce ne serait rien du tout en termes de territoire. Et l’État arabe, le fameux État palestinien, serait bien plus grand qu’Israël aujourd’hui. […] Les sionistes avaient même concédé la moitié de Jérusalem. Ça déjà historiquement il faudrait que les gens sachent. » Emballé, c’est pesé.
Un lumineux exposé qualifié, sur le compte X des « Grandes Gueules », de « rappels historiques de notre enseignante en histoire-géographie Barbara Lefebvre », car telle est en effet votre profession, et pour tout dire ça fait un peu peur dans la mesure où :
- il n’y a jamais eu d’« accords faits par le mouvement sioniste » en 1948 pour une partition de la Palestine alors sous mandat britannique, mais un plan de partage et une résolution de l’ONU (en 1947) ;
- le plan de partage prévoyait un État palestinien de 11 500 kilomètres carrés, soit une superficie inférieure à celle, par exemple, de l’Île-de-France ou, dans un autre style, du Qatar, ce qui n’est pas à proprement parler, pour un État, « immense ». La superficie attribuée à l’État juif était quant à elle de 14 500 kilomètres carrés ;
- le plan de partage ne prévoyait donc pas « un État palestinien qui serait bien plus grand qu’Israël aujourd’hui » puisque la superficie de facto d’Israël est actuellement de 22 000 kilomètres carrés, soit près du double de ce qui était prévu pour l’État palestinien en 1947 ;
- il n’a jamais été question pour quiconque de « concéder la moitié de Jérusalem » puisque le plan de partage prévoyait que Jérusalem et sa périphérie ne seraient pas divisées mais deviendraient une zone sous « régime international spécial », administrée par l’ONU.
En résumé : vous avez raconté, ce jour-là, un monceau de bêtises. Et vous avez fait très fort, avec pas moins de quatre contre-vérités factuelles, et pas des moindres, en très exactement 35 secondes, quel talent, sans que cela ne suscite, notons-le au passage, aucune remarque, précision et/ou correction de la part des animateurs de l’émission, la production ayant même choisi d’isoler vos propos pour les mettre en valeur sur ses réseaux sociaux, excellent choix. Un naufrage de votre part qui, en soi, n’est déjà pas très glorieux, a fortiori lorsque l’on se pare comme vous de ses atours de professeure pour dispenser doctement des leçons d’histoire sur RMC mais qui, de surcroît, est particulièrement savoureux dans un contexte où vous affichiez votre supériorité, votre condescendance et votre mépris à l’égard de manifestants solidaires de la cause palestinienne et de leur prétendue absence de « connaissance historique de la situation », ça la fout un peu mal quand même.
Chère Barbara Lefebvre, depuis vos premières apparitions médiatiques après la publication, en 2002, du livre collectif les Territoires perdus de la république, sous-titré « antisémitisme, racisme et sexisme en milieu scolaire » et dirigé par Georges Bensoussan, celui qui déclarera plus tard que « dans les familles arabes en France, et tout le monde le sait mais personne ne veut le dire, l’antisémitisme, on le tète avec le lait de sa mère », vous avez suivi une trajectoire somme toute classique à l’heure des réseaux sociaux, des chaînes d’info en continu et de la culture de la « punchline », du « clash » et du « buzz », devenant rapidement une « bonne cliente » des médias et vous éloignant petit à petit de vos sujets de prédilection, à savoir le système éducatif en général et l’enseignement dans les quartiers populaires en particulier, qui vous avaient valu vos premières invitations et sur lesquels vous dispensiez vos opinions — déjà — réactionnaires. Vous vous êtes progressivement mise à parler de tout et — surtout — de n’importe quoi, revendiquant une expertise et une légitimité sur à peu près tous les sujets, quitte à raconter, forcément, des inepties.
C’est ainsi, par exemple, qu’au plus fort de la pandémie de Covid-19, vous vous êtes transformée en chroniqueuse-épidémiologiste-immunologiste-infectiologue, prodiguant vos conseils avertis et vos fines analyses du développement de la maladie en qualifiant par exemple cette dernière, fin février 2020, soit trois semaines avant le premier confinement, de « petit virus qui passe », bien vu, en « exigeant » du gouvernement qu’il « permette à toute personne présentant les symptômes du Covid 19 […] de recevoir dès que possible le traitement chloroquine + azithromycine » (4), y’a pas à dire vous êtes douée, en vous estimant légitime pour affirmer que « nous n’avons aucune donnée scientifique qui prouve l’efficacité [de la troisième dose de vaccin] », nous n’avons pour notre part aucune donnée scientifique prouvant que votre cerveau fonctionne, ou en déclarant, tout en finesse, à « ceux qui ont une peur bleue du Covid-19 » : « Restez chez vous ou allez vivre dans le désert de Gobi ! ». No comment. On ne sera guère surpris, dès lors, du choix que vous avez fait, fin 2020, lors de la désignation de la « Grande gueule de l’année » (sic) : « Je choisis le professeur Didier Raoult ! Il a mis en lumière un pan entier de notre société que les Français ignoraient ! ». Certes. Mais sans doute eût-il été préférable qu’ils et elles continuent de l’ignorer et que des incompétents tels que vous évitent de se répandre en certitudes dans un domaine auquel ils et elles ne connaissent absolument rien, ce qui impliquerait que les médias mainstream, au premier rang desquels les chaînes d’information en continu, cessent d’ouvrir en permanence leurs micros à des « toutologues » qui pérorent à longueur de journée sur des sujets à propos desquels ils ignorent tout, participant de la destruction du droit fondamental à être correctement informé et, au passage, du métier de journaliste.
Mais vous êtes comme ça, vous avez un avis sur tout et, bien sûr, vous estimez particulièrement important de le faire connaître. Florilège, histoire de se détendre un peu avant de conclure cette missive (5) :
- « Se brosser les dents avec du dentifrice est inutile. C’est le brossage qui est important. »
- « J’aime bien Charles et Camilla. C’est un couple qui s’aime. On lui avait bien pourri sa vie en lui mettant Diana dans les pattes ! »
- « Cette amende [pour les crottes de chien] est inapplicable car il faut le flagrant délit. »
- « La grâce et la dignité sont des choses qui manquent à notre époque. Les personnalités politiques, culturelles de notre époque sont tellement peu gracieuses ! »
- « Si tu achètes du coton de bonne qualité elle peut durer 20 ans ta culotte ! »
- « Aujourd’hui, les enfants préfèrent poster des photos sur Instagram plutôt que d’écrire leur journal intime ! »
- « Je ne suis pas fan de Renaud qui se la joue un peu parigot ! C’est comme les gens qui surjouent des accents de banlieue. »
- « Je propose un référendum pour décider si on reconstruit ou non la flèche de Notre-Dame. »
- « Je préfère que les gens prennent 15 granules d’homéopathie qu’un somnifère. »
- « Aya Nakamura est à l’afro pop ce que la compagnie créole est à la musique antillaise. C’est un peu une imposture ! »
Une imposture : c’est bien le mot.
Soyons honnête et notons qu’à force de raconter tout et n’importe quoi vous en arrivez parfois à défendre des points de vue dans lesquels nous pourrions presque nous retrouver, ça fait bizarre, mais ne dit-on pas qu’une horloge cassée donne l’heure juste deux fois par jour ? On vous a ainsi entendu vous opposer aux restrictions du droit de grève dans les transports, critiquer la cagnotte ouverte pour la famille du policier ayant tué le jeune Nahel Merzouk, fustiger certaines interdictions de manifester ou encore défendre « une gestion de l’eau qui serve tous les agriculteurs et non pas les grands céréaliers », OK Greta. Le mix entre ces positions ponctuelles et votre fond réactionnaire produit un indigeste mélange que certains ont nommé « réacpublicanisme », pourquoi pas, même si nous ne voyons pas bien où se situerait une quelconque forme de subtil équilibre dans le gloubiboulga qui vous sert de pensée, a fortiori dans la mesure où votre passion invétérée pour le « clash » obère la possibilité de faire la part des choses entre ce qui est de l’ordre de la conviction et ce qui n’est qu’une posture-pour-médias. Une chose est toutefois certaine, et votre participation à la campagne de François Fillon en 2017 ou votre « gouvernement rêvé » (re-sic) avec Bruno Retailleau à l’Intérieur, François-Xavier Bellamy à l’Éducation, Thibault de Montbrial à la Justice, Manuel Valls quelque part et, petite folie « réacpublicaine » sans doute, Ségolène Royal à l’Environnement, le confirment : vous êtes très à droite, et même très très à droite, comme en témoigne par exemple le fait que vous n’hésitez pas à prétendre, à propos de Jordan Bardella, « [qu’]il lui manque encore un peu de cette maturité intellectuelle et culturelle qui fera de lui un grand leader politique », on a hâte.
Au total, chère Barbara Lefebvre, nous ne sommes guère surpris que vous assumiez pleinement ce que d’aucuns nomment votre « dérapage » sur Gaza alors qu’il ne s’agit nullement, au regard de vos « idées » et de vos précédents faits d’armes, d’un accident de parcours. Cette énième outrance n’est en effet que l’expression, sans doute la plus brutale, de ce qui est, au fond, votre vision de vous-même et, au-delà, du monde. Une vision fondée sur la croyance en une forme de légitimité et de supériorité civilisationnelles et donc, en bout de chaîne, en les vertus de la « civilisation » par la force, de la colonisation, des politiques raciales et, si nécessaire, de la purification ethnique. Concernant Gaza, on parle ainsi bel et bien d’une position tranchée, que vous avez non seulement réitérée mais aussi, au passage, aggravée par votre « défense » sur le site d’I24News, dans laquelle vous affirmez que « depuis un siècle, un pays existe pour [les Palestiniens], il était prévu comme tel avant que les Britanniques ne cèdent à la pression des islamistes (déjà) qui voulaient empêcher la naissance d’Israël. Ce pays s’appelle la Jordanie, il est déjà peuplé majoritairement de gens d’origine dite "palestinienne" ». Soit un copier-coller du vieux rêve de l’extrême droite israélienne, à savoir un « Grand Israël » allant — au moins — de la mer au Jourdain, impliquant l’expulsion des Palestiniens en Jordanie, autrement dit une extension, à Israël, Jérusalem et à la Cisjordanie, de votre souhait de « nettoyer Gaza », avec au total plus de six millions de personnes concernées (6). Décidément, le moins que l’on puisse dire est que vous n’avancez pas masquée, à un point tel qu’il est manifeste que vos alliés, vos soutiens et vos actuels et hypothétiques futurs employeurs ne disposent désormais d’aucun argument pour plaider la bonne foi et qu’ils ne pourront pas dire qu’ils ne savaient pas.
Cordialement,
Jules Blaster
(1) Les citations qui suivent sont celles qui figurent sur le compte X des « Grande Gueules » et ne sont pas toujours une transcription littérale de vos propos. Mais elles y sont fidèles, on a — malheureusement — tout vérifié.
(2) Même remarque.
(3) Et même un quarté avec votre participation à Front populaire, la revue de l’indispensable Michel Onfray.
(4) Pioché sur votre compte Facebook, que nous nous sommes également infligé.
(5) Même remarque qu’en (1).
(6) Auquel il faudrait peut-être ajouter, à vous de nous le dire, les deux millions de Palestiniens d’Israël.
https://www.blast-info.fr/articles/2025 ... cMvFPJGAKQ