Et alors que vous étiez jusqu’ici un député d’extrême droite sans autre forme de notoriété, surtout connu pour avoir été à l’initiative d’une proposition de loi « [visant] à assurer concrètement la répression de l’antisionisme, sur le modèle de celle du négationnisme », original, et pour avoir être l’objet d’une plainte pour « incitation à la haine et à la violence en raison de l’origine » suite à la publication de contenus racistes sur une page Facebook que vous co-administriez, original aussi, cette commission d’enquête a donné un coup d’accélérateur à votre médiatisation : une recherche sur la base de données Europresse (1), qui regroupe l’essentiel des titres de la presse francophone, fait ainsi apparaître votre nom à plus de 1000 reprises dans la période du 1er novembre 2025 au 16 janvier 2026 (deux mois et demi), soit un chiffre supérieur à celui de la séquence courant de votre élection en juillet 2024 à la fin octobre 2025 (16 mois). Au point que la très sérieuse Agence France-Presse vous a consacré un portrait au début du mois de janvier, soulignant notamment que « le député ciottiste de la 9e circonscription de l'Hérault Charles Alloncle et ses méthodes musclées font débat au sein de la commission d'enquête sur l'audiovisuel public, au point de compromettre la suite de ses travaux », quel talent.
Il faut dire que vous avez décidé de sortir le grand jeu dans le cadre d’une commission créée au moyen du « droit de tirage » annuel de votre groupe parlementaire, qui avait dans un premier temps envisagé une autre thématique, ainsi que le rappelait, à la mi-décembre, le journal le Monde : « Initialement, l’UDR pensait user de son droit de tirage, réservé aux groupes d’opposition à l’Assemblée nationale, pour réclamer une commission d’enquête sur le coût de l’immigration. En octobre, le parti d’Éric Ciotti a changé son fusil d’épaule, préférant se pencher sur l’audiovisuel public ». Un détail qui n’en est pas un lorsque l’on sait la place centrale occupée par les thématiques liées à l’immigration dans l’imaginaire et la rhétorique des extrêmes droites, ce qui nous renseigne sur l’importance que vous et vos amis avez choisi d’accorder à ce qui s’avère être, au total, votre participation à une entreprise plus globale de dénigrement voire de démolition de l’audiovisuel public.
Hasard du calendrier, ce changement de braquet quant au périmètre de « votre » commission coïncide en effet avec le développement d’une vaste campagne des médias de la galaxie Bolloré (CNews, Europe 1, JDD, JDNews) contre le service public audiovisuel, dans la foulée de la révélation, début septembre, par le magazine d’extrême droite l’Incorrect, d’extraits vidéo d’une conversation fort peu journalistique entre, d’une part, Thomas Legrand et Patrick Cohen et, d’autre part, deux responsables du Parti socialiste. Une vidéo certes peu glorieuse mais qui a surtout servi de prétexte aux médias Bolloré pour se déchaîner contre l’audiovisuel public en général et certains journalistes en particulier, avec un Pascal Praud annonçant la couleur dès le 9 septembre : « On va en parler tous les jours. Tous les jours. Qu’ils le sachent : tous les jours. France Inter et France Télévisions, tous les jours », à chacun ses obsessions.
Et il suffit de regarder les auditions de la commission et votre attitude durant celles-ci pour comprendre que votre préoccupation n’est nullement d’identifier des problèmes — et ils sont nombreux ! — afin de les analyser et de les comprendre pour, in fine, travailler à l’amélioration du service public audiovisuel, mais bien d’organiser le procès de ce dernier dans le but de jeter la suspicion sur la structure dans son ensemble, voire de la condamner. Coïncidence (non), vos alliés du RN ont quant à eux lancé fin septembre, parallèlement à la mise en place de la commission, une pétition demandant la privatisation de l’audiovisuel public, dénoncé comme « un bastion idéologique financé par les impôts des Français » et comme « un système verrouillé, militant, où l'hégémonie de la gauche est totale », ce qui n’est pas très sympa pour Nathalie-Saint-Cricq, Léa Salamé, Benjamin Duhamel, Sophia Aram, Alix Bouilhaguet, Nathan Devers ou encore Patrice Romedenne. Et si vous ne vous êtes pas à titre personnel prononcé en faveur de cette privatisation, vous avez fait des déclarations qui ne laissent guère planer de doute, comme lorsque vous expliquiez, au sujet des quatre milliards d’euros de budget de l’audiovisuel public, qu’ils « représente[nt] l’équivalent de près de 100 000 salaires d’enseignants ou de policiers versés chaque année, de 20 000 places de prison, de 400 écoles. C’est à peu près la somme qui permettrait également de réhabiliter les 6000 églises en France menacées de délabrement », voilà qui a le mérite d’être clair.
Cher Charles Alloncle, lorsque l’on vous écoute poser vos « questions » lors des auditions, on découvre ainsi un étrange univers de pensée, le vôtre, dans lequel, par exemple, France 2, Franceinfo et France Inter seraient de gauche, voire d’extrême gauche, et dans lequel l’État et les autorités de régulation seraient en guerre contre l’extrême droite, merci pour l’info. Quand on sait que lesdites auditions ont vu défiler entre autres Delphine Ernotte-Cunci (présidente de France Télévisions), Sybile Veil (directrice générale de Radio France), Martin Ajdari (président de l’Arcom — ex-CSA), Adèle Van Reeth (directrice de France Inter), etc., mais aussi Thomas Legrand et Patrick Cohen, et qu’elles et ils ont toutes et tous, à différents degrés, subi vos assauts, on se dit que décidément le spectre de la « gauche » est particulièrement large lorsque l’on est d’extrême droite.
On vous a ainsi entendu, entre autres (2) :
- déclarer, lors de l’audition de Stéphane Sitbon-Gomez (directeur des antennes et des programmes de France Télévisions), que « parmi les dirigeants de l’audiovisuel public ou de l’Arcom, nous ne retrouvons que des profils engagés à gauche » ;
- prétendre, lors de la même audition, que, « du président de l’Arcom, des dirigeants de France Télévisions [aux] directeurs d’école de journalisme, nous ne voyons défiler que des profils militants » ;
- poser plusieurs questions à Sibyle Veil sur la base d’une étude de l’Institut Thomas More, dont vous avez repris les conclusions, proclamant que « France Inter et France Culture présentent un ancrage durable à gauche » ;
- affirmer à Adèle Van Reeth « qu’il y a un biais de gauche sur [l’antenne de France Inter], notamment dans les chroniques, lequel entrave donc le pluralisme » ;
- sommer Martin Ajdari de s’expliquer sur la nomination, à l’Arcom Paris, d’une personne « [ayant appelé] publiquement à une mobilisation antifasciste et indigéniste "contre l’empire Bolloré" dans l’archipel des Glénan » ;
Mais aussi :
- demander au même Martin Ajdari, en référence à une chronique humoristique diffusée sur France Inter en novembre 2022, s’il trouvait « qu’il est drôle d’appeler, sur une chaîne de l’audiovisuel public, à "baiser les femmes des chasseurs" » ;
- interroger Delphine Ernotte-Cunci au sujet de la mise en ligne, sur la chaîne numérique Slash, liée à France TV, « [d’]une publication intitulée "Top 3 des érections qui existent" » ;
- vous insurger, toujours auprès de Delphine Ernotte-Cunci, de la diffusion, sur la même plateforme, « [d’]injonctions répétées à regarder des contenus pornographiques transsexuels » (sic) ;
- etc.
On comprend d’autant mieux vos déclarations début janvier à l’AFP : « Je tâche de poser des questions que des millions de Français se posent ».
Au-delà de ces mises en cause, qui reflètent en réalité davantage vos obsessions que celles du service public audiovisuel, jusqu’à en devenir parfois, on doit le dire, pour le moins loufoques, c’est votre ton et votre style qui ont fait parler d’eux, jusqu’à vous valoir d’être qualifié de « procureur » par certains de vos collègues de la commission, à l’instar du pourtant fort peu gauchiste député MoDem Erwan Balanant : « On est très agacés de la manière dont il mène à charge ces auditions et abime la fonction. Il se prend pour un procureur ou un juge d’instruction pour avoir son quart d’heure wharolien. Cette chasse aux sorcières est déplorable ». Et vous avez même fait l’objet d’un « rappel à l’ordre » de la part de la tout aussi peu gauchiste présidente de l’Assemblée nationale Yaël Braun-Pivet, à l’antenne de France Inter le 17 décembre : « Je suis en train de rappeler à l’ordre le rapporteur pour lui demander de revenir à un respect de nos règles et de nos usages de telle sorte que la crédibilité de la commission d’enquête ne soit pas remise en cause ».
L’une de vos marques de fabrique est ainsi la mise en accusation personnelle des acteurs et actrices de l’audiovisuel public auditionnées par la commission d’enquête, sans lien avec l’objet de cette dernière, via notamment l’exhumation d’extraits de déclarations ou de publications sur les réseaux sociaux, qu’il s’agisse de posts de Stéphane Sitbon-Gomez datés de 2011, d’une phrase extraite d’une interview de Patrick Cohen en avril 2012 ou de certains éléments du CV, selon vous trop à gauche, de telle ou telle personne auditionnée. Des plongées dans les archives qui peuvent parfois être utiles, par exemple lorsque l’on rédige, comme nous le faisons chaque semaine avec le Boxing Day, des portraits individualisés, mais dont on ne voit pas bien à quoi elles servent dans le cadre d’une commission d’enquête parlementaire, sinon à déstabiliser voire délégitimer vos interlocuteurs et interlocutrices, ce qui n’a pas grand-chose à voir avec la fonction d’une telle commission.
Et tel est bien votre but, comme en témoigne le fait que vous prenez un soin tout particulier à publier en temps réel, sur les réseaux sociaux, de courts — et nombreux — extraits, souvent tronqués, des auditions, dans lesquels vous vous mettez en scène tel un chevalier blanc en croisade contre les islamo-wokisto-gauchistes de France Inter et France Télévisions qui dilapident l’argent public pour imposer le port de la moustache aux petites filles (3). Et l’on repense ici au commentaire prémonitoire du président d’un cabinet de conseil, pourtant pas notre tasse de thé, sollicité par le Figaro au moment du lancement des auditions fin novembre 2025 : « C’est sûr qu’ils vont faire tourner les serviettes durant les prochains mois. […] Les commissions d’enquête ont changé de nature [et], dans un Parlement sans majorité, c’est moins le rapport final et ses recommandations qui comptent, aujourd’hui, que la mise en scène des auditions. Là se joue véritablement la bataille d’influence, durant ces shows médiatiques. »
Une bataille que vous menez à votre façon, quitte à accumuler les affirmations vaseuses et les fake news, entre autres :
- en déclarant, au sujet d’un post publié sur X le 28 octobre 2023 par la journaliste Nora Hamadi, en charge depuis septembre 2025 de la revue de presse de France Inter, dans lequel elle relayait un portrait de Rima Hassan réalisé par Libération, que « [ce] tweet a scandalisé des millions de Français », probablement des milliards même ;
- en vous référant, comme on l’a déjà indiqué, à une « étude » de l’Institut Thomas More visant à démontrer que les antennes de Radio France seraient monopolisées par la gauche, alors que, et vous avez bien évidemment oublier de préciser, ladite étude a été largement remise en question, notamment parce qu’elle a été réalisée au moyen d’une IA qui a, par exemple, réussi l’exploit de classer « à gauche » la météo de France Inter ;
- en affirmant, au sujet du RN, « [qu’]une présence de 20% à l’antenne [de France Inter] pour un score de 30% dans les urnes s’apparente à une sous-représentation chronique [qui] défie le cadre légal puisque l’Arcom se fonde sur le résultat des dernières élections, sur des sondages et sur la représentation au Parlement », ce qui est une bêtise puisque les règles de l’Arcom, que l’on est en droit de contester, précisent qu’un tiers du temps de parole médiatique est réservé à l’exécutif, les partis se partageant le reste, et que 30% de 2/3 représentent… 20% ;
- en prétendant, dans un post publié sur votre compte X le 12 novembre, que France Télévisions dépenserait « 126 000 euros de frais de cocktails par jour », soit 46 millions d’euros par an, ce qui est du grand n’importe quoi au regard du récent rapport de la Cour des comptes sur France Télévisions auquel vous vous référez ;
- etc.
Des pratiques qui ont tellement exaspéré vos collègues que le président de la commission d’enquête, le député Horizons Jérémie Patrier-Leitus, a décidé, fin décembre, de suspendre les auditions de cette dernière et de convoquer une réunion du bureau début janvier pour expliquer que la commission ne devait pas être transformée « en tribunal politique, procès individuels ou en lieu de la politique spectacle » et fixer un certain nombre de règles avant de reprendre les travaux, entre autres : « pas de communication en temps réel sur les réseaux sociaux pendant les auditions », « un engagement de discrétion et de sobriété des expressions de la part du rapporteur, du président et des membres du bureau dans les médias en parallèle de la commission », « pas de travestissement, de déformation des propos des personnes auditionnées », bravo, grâce à vous nous avons eu confirmation du fait qu’il est parfois nécessaire de rappeler à un député qu’il vaut mieux éviter de tricher et de mentir.
Cher Charles Alloncle, vous voici donc devenu le centre de bien des attentions, alors que vous êtes âgé de 32 ans et que c’est votre premier mandat de député, ce qui doit vous ravir dans la mesure où cela fait désormais un certain temps que vous essayez d’occuper le devant de la scène, au terme d’un parcours durant lequel vous avez, après avoir été élevé dans une famille bourgeoise, fondé une « UMP lycée » dans les Yvelines durant vos études au lycée privé catholique Saint-Jean-Hulst de Versailles, rejoint la section UMP de Sciences Po Paris en 2011 avant de la présider en 2014-2015, présidé le mouvement « Nous les jeunes », également connu comme « Les Jeunes avec Sarkozy » de 2016 à 2018, mené avec enthousiasme la campagne (infructueuse) de Nicolas Sarkozy lors de la primaire de la droite en vue de la présidentielle de 2017, rejoint la direction des Jeunes Républicains avant de candidater à la présidence du mouvement en 2018, échoué dans cette tentative, accusé votre adversaire de fraude, quitté le parti après la validation de votre défaite par ses instances, participé à la création, en 2019, de Blank, une banque en ligne pour les commerçants, indépendants et artisans, et finalement fait la connaissance de Jordan Bardella en 2023, un véritable coup de foudre : « Nous nous sommes découvert une convergence idéologique. Je lui ai dit que s'il avait, un jour, besoin de moi, je ne me défilerai pas », émouvant.
Et c’est ainsi que, suite à la dissolution de juin 2024, vous avez été sollicité par le Rassemblement national pour être candidat aux élections législatives, auxquelles vous vous êtes finalement présenté sur le quota attribué à Éric Ciotti et ses amis, fraîchement alliés au RN après avoir provoqué une crise au sein des Républicains. Une alliance qui n’était certainement pas pour vous déplaire, vous qui expliquiez déjà en 2018, alors que vous étiez membre des Jeunes Républicains, qu’il y avait « une vraie demande identitaire au sein du parti », et qui déclariez, au sujet de la stratégie d’« union des droites », autrement dit d'alliance voire de fusion entre droite extrême et extrême droite, ce qui suit : « Quand on est fort, on accepte de débattre de tout. La question à la limite peut se poser en 2021. C'est un sujet qui pourra être débattu, comme tous les autres sujets ».
De jeunes années durant lesquelles vous avez fréquenté au sein des Jeunes Républicains, le monde est petit, un certain Erik Tegnér, également — dans un premier temps — candidat, en 2018, à la présidence du mouvement, avant de se retirer de la course et de vous apporter son soutien et l’appui de ses réseaux. Transfuge du Front national, qu’il avait rejoint à peine âgé de 17 ans, Tegnér était alors l’un des plus bruyants partisans de l’union des droites, déclarant par exemple à l’Obs, en septembre 2018, ceci : « On n'a plus trop de temps devant nous. Du Rassemblement national aux Républicains, nous avons la même vision sur la famille, sur l'immigration. Pourquoi ne pas le dire ? ». Un Erik Tegnér finalement exclu des Républicains et qui deviendra, bien des années plus tard, « président » du magazine d’extrême droite Frontières, lequel vous a récemment invité dans sa matinale pour parler de la commission d’enquête sur l’audiovisuel public, ce qui a dû vous rappeler vos jeunes années lorsque vous assistiez, en compagnie de Tegnér, à des conférences d’Éric Zemmour : la boucle est bouclée.
Vous êtes donc, au total, et à l’instar, par exemple, d’une Sarah Knafo, symptomatique de cette génération de militants de droite extrême et d’extrême droite pour lesquels le clivage Front national/Droite « républicaine », issu notamment des positionnements des uns et des autres par rapport à la Seconde Guerre mondiale, ne fait plus sens, c’est vrai qu’on ne va pas s’arrêter à ce genre de détail, et qui prônent aujourd’hui une alliance de « toutes les droites » derrière une candidature d’extrême droite. Une génération au sein de laquelle il existe des inimitiés, des rivalités et des divergences tactiques, mais qui se retrouve autour d’un projet et de valeurs partagées, avec notamment l’obsession de mener une « bataille culturelle » contre la gauche et le progressisme au sens large, à laquelle vous prenez toute votre part aujourd’hui en instrumentalisant dans cet objectif une commission d’enquête parlementaire que vous avez initiée et tenté de transformer, avec un certain succès, en tribunal d’Inquisition.
Cher Charles Alloncle, alors que nous écrivions cette missive, un article était publié, le 16 janvier, par Libération, qui révélait que vous avez usurpé vos pouvoirs de rapporteur en exigeant d’obtenir le constat d’huissier établi par le magazine l’Incorrect lors de « l’affaire » de la vidéo Legrand-Cohen, qui vous a été aimablement transmis par le média d’extrême droite pour que vous vous en serviez lors des auditions. Un « petit arrangement avec le règlement » qui n’est rien d’autre qu’une énième entorse au fonctionnement — déjà peu démocratique — des institutions parlementaires, et qui confirme votre collusion avec la galaxie des médias d’extrême droite dans le contexte d’une offensive coordonnée contre le service public audiovisuel. Soit une nouvelle illustration de ce que font les ennemis de la démocratie lorsqu’ils pénètrent les institutions et s’y installent : les exploiter à leur avantage, et sans vergogne, pour tenter de stigmatiser, de délégitimer, voire de faire taire tout point de vue critique, autrement dit le cadre idéal pour l’affirmation de petits procureurs maccarthystes tels que vous.
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