"Comment Donald Trump entretient le flou sur ses objectifs de guerre en Iran
Le président américain a multiplié les déclarations contradictoires sur la durée des opérations militaires et l'avenir du régime en Iran. Il s'est même dit prêt à envoyer des troupes au sol, alors que l'opinion américaine reste marquée par les interventions en Irak et en Afghanistan.
Après des semaines de déclarations belliqueuses, Donald Trump a mis ses menaces à exécution en déclenchant avec son allié israélien, samedi 28 février, des frappes aériennes massives sur l'Iran. Officiellement, l'opération militaire vise à renverser le régime des mollahs, désormais très fragilisé par la mort du guide suprême Ali Khamenei, à arrêter son programme de missiles balistiques et à faire plier l'Iran sur le nucléaire. Dans les faits, l'opération, baptisée "Epic Fury" ("Fureur épique") par les Etats-Unis, est devenue une guerre dont personne ne connaît précisément les objectifs et la durée.
L'administration américaine et Donald Trump lui-même entretiennent le flou. Interrogé samedi par le site américain Axios(Nouvelle fenêtre), le président américain a commencé par dire que l'offensive pourrait durer quelques jours ou très "longtemps", avant d'évoquer le lendemain un "processus de quatre semaines" au Daily Mail(Nouvelle fenêtre). "Nous avons les capacités nécessaires pour aller bien au-delà" de quatre ou cinq semaines, a-t-il néanmoins ajouté lundi.
"Quatre semaines, deux semaines, six semaines… Ça pourrait augmenter, ça pourrait diminuer", a aussi déclaré lundi Pete Hegseth, le ministre américain de la Défense, qui a rejeté l'idée d'un "bourbier" ou d'"un exercice de construction de démocratie". La veille, dans l'une des très nombreuses interviews accordées pour justifier son intervention, Donald Trump avait pourtant déclaré à The Atlantic(Nouvelle fenêtre) qu'il était ouvert à des discussions avec les dirigeants iraniens, après avoir plaidé pour un renversement du régime.
Des déclarations "contradictoires" de Donald Trump
De la durée des opérations militaires à l'avenir du régime iranien, en passant par la méthode, les médias américains et l'opposition démocrate ont jugé sévèrement la guerre lancée par celui qui se présente régulièrement comme un "faiseur de paix". "[Donald] Trump, de concert avec Israël, l'ennemi le plus acharné de l'Iran, a supervisé l'assassinat du dirigeant du pays. Il l'a fait sans exposer sa stratégie pour l'avenir et sans le soutien de la quasi-totalité de ses alliés. Et il y a de quoi s'inquiéter de la suite", a ainsi commenté le New York Times(Nouvelle fenêtre).
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Le Wall Street Journal(Nouvelle fenêtre) a de son côté souligné le paradoxe de cette attaque, alors que Donald Trump a critiqué à de maintes reprises les guerres en Irak et en Afghanistan notamment : "[Donald] Trump a passé des années à dénoncer l'interventionnisme américain. Maintenant, il renverse des dirigeants étrangers."
Les démocrates ont eux condamné une attaque illégale, sans "argument (…) [ni] plan en ce qui concerne son dénouement" selon les mots du sénateur Jack Reed, principal membre démocrate de la commission des forces armées au Sénat. Le Congrès américain n'a, en effet, pas été consulté avant les frappes. Il est le seul organe habilité à déclarer la guerre, mais une loi de 1973 permet au président de déclencher une intervention militaire limitée pour répondre à une situation d'urgence créée par une attaque contre les Etats-Unis.
"Les déclarations très contradictoires de Donald Trump [depuis samedi] sont symptomatiques, et si on réfléchit de manière rationnelle, aucun des trois objectifs [faire plier l'Iran sur le nucléaire, arrêter le programme balistique et renverser le régime] ne justifie d'entrer en guerre maintenant", estime aussi auprès de franceinfo Jean-Paul Chagnollaud, président de l'Institut de recherche et d'études Méditerranée Moyen-Orient. "Il y avait des négociations en cours sur le nucléaire, les missiles balistiques iraniens ne menacent pas les Etats-Unis et concernant le renversement du régime, les officiels américains disaient encore récemment qu'il ne fallait pas influencer un changement, comme cela a été fait en 2003 par les néoconservateurs [avec l'intervention en Irak]."
"Donald Trump entretient toujours le flou et l'ambiguïté"
"La stratégie est floue dans la présentation, mais Donald Trump entretient toujours le flou et l'ambiguïté", avance de son côté David Rigoulet-Roze, chercheur à l'Institut français d'analyse stratégique. Il perçoit malgré tout "une ligne directrice" derrière cette guerre : que Téhéran ne se dote pas de la bombe atomique, et limite drastiquement son programme de missiles balistiques.
"On a l'impression qu'il n'y a rien, car les buts de guerre de Donald Trump semblent prendre forme en cours de route."
David Rigoulet-Roze
à franceinfo
"L'idée qui a fini par s'imposer semble être celle d'un changement de régime, en le faisant imploser de l'intérieur", ajoute David Rigoulet-Roze, qui estime que Donald Trump souhaiterait sans doute "faire émerger un interlocuteur susceptible d'encadrer une transition servant potentiellement ses intérêts". "Ce qu'il veut éviter, c'est le chaos et une sorte d'Irak version XXL, grâce à des dirigeants qui émergeraient du système iranien et qui seraient prêts à renouer la négociation en fonction de ses conditions", imagine aussi le chercheur.
Interrogé plusieurs fois sur le "jour d'après" en Iran, Donald Trump a soutenu qu'il reviendrait au peuple iranien de renverser le pouvoir. Il a aussi assuré avoir "trois excellents choix" pour diriger l'Iran, sans toutefois nommer de prétendants. Il a esquissé auprès du New York Times(Nouvelle fenêtre) un scénario semblable à celui du Venezuela, où Delcy Rodriguez, présidente par intérim et interlocutrice privilégiée de Washington, a été nommée après la chute de Nicolas Maduro provoquée par une opération américaine.
Ce scénario est jugé totalement inapplicable par les spécialistes interrogés par franceinfo, en raison de l'histoire de l'Iran, du fonctionnement de sa société et de son système notamment. "La situation, si elle ne finit pas en fiasco, peut entraîner le chaos, estime Jean-Paul Chagnollaud. Il peut y avoir un basculement ou une fissure du régime, mais ensuite, si le régime flanche, qui va prendre la place ? Il y a beaucoup de paramètres insaisissables." Y compris celui d'une intervention américaine sur le sol iranien ? Le président des Etats-Unis, qui a dit que la "grande vague" de l'offensive américaine était encore à venir, s'est dit prêt à une telle solution, "si nécessaire". Une mesure particulièrement impopulaire aux Etats-Unis, marqués par les précédents en Irak et en Afghanistan."
https://www.franceinfo.fr/monde/iran/gu ... 40727.html