Ce type est complètement cinglé.
Proche-Orient : «Le manque d’arrière-plan historique de Donald Trump est stupéfiant»
Pour le chercheur David Rigoulet-Roze, ni la Jordanie ni l’Egypte ne peuvent accepter le plan du président américain d’accueillir les habitants de la bande de Gaza.
Le président américain Donald Trump a proposé de déplacer 1,5 million de Gazaouis pour «faire le ménage» dans le territoire palestinien. «Un ballon d’essai» dans la logique de la pensée du républicain, selon David Rigoulet-Roze, chercheur à l’Institut français d’analyse stratégique (Ifas) et à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris), et rédacteur en chef de la revue Orients Stratégiques.
Comment comprendre cette nouvelle sortie de Trump, cette fois sur le Proche-Orient ?
Elle s’inscrit dans le style des «ballons d’essai» qui ont été faits précédemment. Cette fois, il s’adresse à deux pays arabes en demandant à la Jordanie et à l’Egypte d’absorber – il est dit «de manière temporaire ou de manière permanente» – quelque 1,5 million de Gazaouis. On peut imaginer que le roi Abdallah II de Jordanie et le président Abdel Fattah al-Sissi ne sont probablement pas enchantés par une telle proposition. Mais cela semble procéder d’une forme de «pensée magique» chez Donald Trump.
Ce qui est stupéfiant, c’est le manque d’arrière-plan historique de Donald Trump, d’abord sur la question de la Nakba (la «catastrophe» en arabe, renvoyant aux vagues d’exil des Palestiniens, d’abord en 1948, puis en 1967) en termes symboliques pour les pays arabes dans leur ensemble.
D’autant que les deux pays concernés, l’Egypte et plus encore la Jordanie, sont les plus exposés par leur situation frontalière.
Ce que semble superbement ignorer Donald Trump.
Mais le choix du moment pour sortir une telle proposition est-il significatif ?
C’est une proposition similaire qui avait été promue, de manière décomplexée, au lendemain du 7 Octobre, par les deux ministres d’extrême droite du gouvernement israélien Bezalel Smotrich et Itamar Ben Gvir, lesquels avaient respectivement estimé, fin 2023, qu’il fallait «encourager l’émigration [des Palestiniens de Gaza]», le dernier allant même jusqu’à considérer «qu’encourager l’émigration» des résidents palestiniens du territoire constituerait la meilleure solution au conflit et même «la plus éthique». Aurait même été envisagé par le gouvernement israélien, en janvier 2024, le déplacement des Gazaouis vers le Congo.
Il ressort que la déclaration de Donald Trump redevenu président s’inscrit dans cette ligne de pensée, d’autant que dès le 18 janvier, soit deux jours avant sa prise de fonction, avait fuité, selon une source relayée par NBC, le projet envisagé par sa future équipe d’une «relocalisation» temporaire – le temps d’une «reconstruction» – d’une grande partie de la population gazaouie en Indonésie, qui s’y était logiquement refusée en considérant que «toute tentative de déraciner ou de déporter les résidents de Gaza est totalement inacceptable».
Tout comme précédemment les pays africains sollicités.
Comment la Jordanie et l’Egypte peuvent-elles réagir face à cette proposition ?
Les deux sont sans doute sidérés par la proposition extravagante du président américain. Il ne saurait être question pour eux de valider ce qui s’apparenterait à une nouvelle Nakba aux yeux de leurs opinions publiques respectives, voire au-delà. Sans parler du risque sécuritaire majeur que cela constituerait pour leur stabilité politique : démographiquement parlant, la Jordanie a déjà une population majoritairement palestinienne ou d’origine palestinienne sur son sol, ce qui reviendrait alors à devenir purement et simplement un Etat palestinien, viatique de la mouvance d’extrême droite en Israël. Et l’Egypte n’est pas disposée à recevoir une vague migratoire au sein de laquelle se fonderaient nombre d’activistes du Hamas, émanation de l’organisation des Frères musulmans, férocement réprimée en Egypte, lesquels sont également bien implantés en Jordanie du reste.
L’Egypte de son côté peut-elle résister à une pression pour installer les Gazaouis dans le Sinaï ou est-ce une vraie ligne rouge ?
Compte tenu de ces paramètres, cela paraît difficilement imaginable pour l’Egypte, même si ce transfert qui serait présenté comme «temporaire» se limitait au seul Sinaï, qui est déjà depuis longtemps une «poudrière sécuritaire». Il faut rappeler que Sissi avait néanmoins pris l’initiative de faire aménager, dès février, une zone de sécurité susceptible d’accueillir plus de 100 000 personnes par crainte de faire face à un afflux de déplacés et pour éviter un débordement migratoire incontrôlé sur l’Egypte. Mais là, le projet de Donald Trump évoque un chiffre de 1,5 million de Gazaouis. L’idée sous-jacente du président américain, qui est toujours dans une logique transactionnelle, serait peut-être que le président Sissi pourrait tout de même se résoudre à accepter de prendre en charge une partie de ces Gazaouis avec une contrepartie économique, puisque l’Egypte a une dette extérieure s’élevant à près de 165 milliards de dollars et fait face à des difficultés financières accrues avec la réduction du trafic maritime en mer Rouge, du fait des attaques des Houthis du Yémen. Cela demeure néanmoins encore une ligne rouge pour l’Egypte.
Une ligne rouge aussi pour la Jordanie, qui compte déjà une grande majorité de Palestiniens dans sa population ?
Pour la Jordanie, la situation est similaire. Outre le poids de la mouvance des Frères musulmans sur l’échiquier politique jordanien, puisqu’ils ont fait leur entrée au Parlement par la grande porte, en remportant 31 des 138 sièges lors des élections législatives du 10 septembre, le petit royaume hachémite – dont la reine Rania est d’ailleurs elle-même d’origine palestinienne – ne peut prendre le risque de se voir submerger démographiquement. C’est sans doute là que se situe la ligne rouge pour Abdallah II, dont le père, le roi Hussein, avait en septembre 1970 lancé son armée bédouine contre les camps de réfugiés palestiniens se trouvant sur son territoire – notamment ceux de 1948 –, alors que l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) de Yasser Arafat avait été accusée de tentative de renversement de la monarchie et de prise du pouvoir au profit des Palestiniens.
https://www.liberation.fr/international ... RONLWOC4E/