Non, le RN ne descend pas du gaullisme...
Posté : 08 octobre 2026 06:21
Gaulliste NON Pétainiste OUI...
Que les élus lepénistes se revendiquent de l’héritage de De Gaulle est un contresens, qui ne peut tenir face à l’examen des origines maurrassiennes du parti à la flamme.
Chaque 18 juin, le même rituel se répète. Des responsables de tous bords invoquent solennellement la mémoire de De Gaulle – et puis on passe à autre chose. Mais s’agissant de captation d’héritage, un nouveau pas est franchi quand un député RN Jean-Philippe Tanguy arbore sans vergogne la croix de Lorraine à sa boutonnière. Comment tout cela résiste-t-il à l’examen de l’historien ?
Il y a deux problèmes. Le premier – qui ne concerne pas seulement les tenants de l’extrême droite se revendiquant du gaullisme – est que se dire «gaulliste» est, en un sens, dénué de signification. La longue carrière de De Gaulle s’inscrivait dans des contextes historiques particuliers : d’abord la défaite de 1940, puis la guerre froide et la décolonisation.
Le contexte actuel – tout comme les problèmes auxquels nous sommes confrontés – est différent. De Gaulle n’a rien à nous dire sur le budget, le changement climatique, l’IA ou le mouvement #MeToo. La tendance à faire parler De Gaulle depuis sa tombe a été satirisée avec humour, il y a quelques années, dans un livre intitulé le Retour du Général (de Benoît Duteurtre, ed. Gallimard), dans lequel De Gaulle revient sur terre trente ans après sa mort pour sauver le traditionnel œuf mayonnaise français, avant de se retrouver récupéré par des féministes et des militants LGBT.
«Doctrine des circonstances»
Bien entendu, De Gaulle s’est exprimé sur certaines des questions qui nous préoccupent aujourd’hui. Prenons l’exemple du Proche-Orient. Il n’a pas soutenu Israël lors de la guerre des Six Jours et répétait à tous ses interlocuteurs, dans les années 60, que «les Israéliens exagèr [ai] ent». Une fois le conflit terminé – marqué par l’occupation israélienne de la Cisjordanie –, il déclara lors d’une conférence de presse en 1967 : «Maintenant, Israël organise, sur les territoires qu’il a pris, l’occupation qui ne peut aller sans oppression, répression, expulsions.» Cette position diffère sensiblement de celle qu’adoptent aujourd’hui ses nouveaux admirateurs du RN concernant le Proche-Orient. (De Gaulle a même par la suite tenu des propos assez malheureux, qu’il a regrettés, qualifiant les Juifs de «peuple d’élite, sûr de lui-même et dominateur». Des mots qui auraient pu, du moins, flatter l’oreille du jeune Bardella.)
En réalité, rien de tout cela ne signifie que nous pouvons savoir ce que De Gaulle dirait aujourd’hui de ce conflit, car l’un des principes directeurs de sa philosophie de l’action était la primauté des «circonstances» et la nécessité de s’y adapter. Il appelait cela sa «doctrine des circonstances». Il était également passé maître dans l’art de l’ambiguïté suggestive.
Le second problème concernant la récupération actuelle de la figure de De Gaulle – en l’occurrence par l’extrême droite – réside dans les origines du RN : un parti historiquement ancré dans un antigaullisme viscéral, marqué par la nostalgie de Vichy, l’admiration pour Pétain et la défense de l’Algérie française. Certes, le parti rétorquerait qu’il a changé et qu’il a répudié cet héritage à travers la stratégie de «dédiabolisation». Mais un simple coup de peinture ne modifie pas ce qui se cache derrière.
Nationalisme étriqué de Maurras
S’il est vrai que le «gaullisme» n’offre pas de solutions politiques concrètes aux problèmes actuels, il propose en creux une vision inclusive et généreuse du nationalisme français – et de la nation française – fondamentalement opposée à celle que défend le RN. On pourrait dire que De Gaulle incarne le nationalisme syncrétique et ouvert du dreyfusard Charles Péguy (l’un de ses héros intellectuels), tandis que le RN, encore aujourd’hui, s’inscrit dans la tradition du nationalisme figé, étriqué et exclusif de Charles Maurras (une des références d’Eric Zemmour), dont l’obsession était de purger la France de ses «ennemis intérieurs» : «métèques», Juifs, protestants et francs-maçons. A Londres, De Gaulle se montrait notoirement indifférent aux origines – raciales, religieuses ou politiques – de ceux qui souhaitaient rallier sa cause. La France libre était un mouvement hétéroclite, d’une extraordinaire diversité, loin de se limiter aux seuls «Français de souche».
https://www.liberation.fr/politique/ele ... BAMJXMLNE/

Jean-Philippe Tanguy, arborant la croix de Lorraine sur sa boutonnière, à Paris, le 6 octobre 2026. (Denis Allard/Libération)
Que les élus lepénistes se revendiquent de l’héritage de De Gaulle est un contresens, qui ne peut tenir face à l’examen des origines maurrassiennes du parti à la flamme.
Chaque 18 juin, le même rituel se répète. Des responsables de tous bords invoquent solennellement la mémoire de De Gaulle – et puis on passe à autre chose. Mais s’agissant de captation d’héritage, un nouveau pas est franchi quand un député RN Jean-Philippe Tanguy arbore sans vergogne la croix de Lorraine à sa boutonnière. Comment tout cela résiste-t-il à l’examen de l’historien ?
Il y a deux problèmes. Le premier – qui ne concerne pas seulement les tenants de l’extrême droite se revendiquant du gaullisme – est que se dire «gaulliste» est, en un sens, dénué de signification. La longue carrière de De Gaulle s’inscrivait dans des contextes historiques particuliers : d’abord la défaite de 1940, puis la guerre froide et la décolonisation.
Le contexte actuel – tout comme les problèmes auxquels nous sommes confrontés – est différent. De Gaulle n’a rien à nous dire sur le budget, le changement climatique, l’IA ou le mouvement #MeToo. La tendance à faire parler De Gaulle depuis sa tombe a été satirisée avec humour, il y a quelques années, dans un livre intitulé le Retour du Général (de Benoît Duteurtre, ed. Gallimard), dans lequel De Gaulle revient sur terre trente ans après sa mort pour sauver le traditionnel œuf mayonnaise français, avant de se retrouver récupéré par des féministes et des militants LGBT.
«Doctrine des circonstances»
Bien entendu, De Gaulle s’est exprimé sur certaines des questions qui nous préoccupent aujourd’hui. Prenons l’exemple du Proche-Orient. Il n’a pas soutenu Israël lors de la guerre des Six Jours et répétait à tous ses interlocuteurs, dans les années 60, que «les Israéliens exagèr [ai] ent». Une fois le conflit terminé – marqué par l’occupation israélienne de la Cisjordanie –, il déclara lors d’une conférence de presse en 1967 : «Maintenant, Israël organise, sur les territoires qu’il a pris, l’occupation qui ne peut aller sans oppression, répression, expulsions.» Cette position diffère sensiblement de celle qu’adoptent aujourd’hui ses nouveaux admirateurs du RN concernant le Proche-Orient. (De Gaulle a même par la suite tenu des propos assez malheureux, qu’il a regrettés, qualifiant les Juifs de «peuple d’élite, sûr de lui-même et dominateur». Des mots qui auraient pu, du moins, flatter l’oreille du jeune Bardella.)
En réalité, rien de tout cela ne signifie que nous pouvons savoir ce que De Gaulle dirait aujourd’hui de ce conflit, car l’un des principes directeurs de sa philosophie de l’action était la primauté des «circonstances» et la nécessité de s’y adapter. Il appelait cela sa «doctrine des circonstances». Il était également passé maître dans l’art de l’ambiguïté suggestive.
Le second problème concernant la récupération actuelle de la figure de De Gaulle – en l’occurrence par l’extrême droite – réside dans les origines du RN : un parti historiquement ancré dans un antigaullisme viscéral, marqué par la nostalgie de Vichy, l’admiration pour Pétain et la défense de l’Algérie française. Certes, le parti rétorquerait qu’il a changé et qu’il a répudié cet héritage à travers la stratégie de «dédiabolisation». Mais un simple coup de peinture ne modifie pas ce qui se cache derrière.
Nationalisme étriqué de Maurras
S’il est vrai que le «gaullisme» n’offre pas de solutions politiques concrètes aux problèmes actuels, il propose en creux une vision inclusive et généreuse du nationalisme français – et de la nation française – fondamentalement opposée à celle que défend le RN. On pourrait dire que De Gaulle incarne le nationalisme syncrétique et ouvert du dreyfusard Charles Péguy (l’un de ses héros intellectuels), tandis que le RN, encore aujourd’hui, s’inscrit dans la tradition du nationalisme figé, étriqué et exclusif de Charles Maurras (une des références d’Eric Zemmour), dont l’obsession était de purger la France de ses «ennemis intérieurs» : «métèques», Juifs, protestants et francs-maçons. A Londres, De Gaulle se montrait notoirement indifférent aux origines – raciales, religieuses ou politiques – de ceux qui souhaitaient rallier sa cause. La France libre était un mouvement hétéroclite, d’une extraordinaire diversité, loin de se limiter aux seuls «Français de souche».
https://www.liberation.fr/politique/ele ... BAMJXMLNE/

Jean-Philippe Tanguy, arborant la croix de Lorraine sur sa boutonnière, à Paris, le 6 octobre 2026. (Denis Allard/Libération)