"ENQUÊTE. Les Français sont-ils de plus en plus pauvres ? Notre dossier pour tirer le vrai du faux"
Décrypter les évolutions sociétales, c’est l’ambition de Regards, La France en 2023, la nouvelle rubrique de Ouest-France, à découvrir en version numérique et sur notre site internet. Ce mois-ci, nous nous penchons sur la pauvreté : comment la définir, la subir et la combattre.
Les Français sont-ils de plus en plus pauvres ? Cette question résonne particulièrement en ces temps d’inflation galopante et taraude l’esprit de beaucoup. Mais cette interrogation n’est pas nouvelle. Après les Trente glorieuses – entre 1945 et 1975 – les crises économiques à répétition, marquées par la progression du chômage, ont contribué à la montée d’un sentiment de déclin.
" Nos enfants vivront moins bien que nous " : cette crainte s’est diffusée dans la société française, tandis que le dérèglement climatique et, plus récemment, la guerre en Ukraine nourrissent un climat anxiogène.
C’est quoi, la pauvreté ?
Sur le plan économique, la pauvreté, comme la richesse, est une notion complexe. À la fois objective – dans ce qu’elle a de quantifiable – et subjective . Elle dépend, à revenu égal, de nombreux facteurs : de l’endroit où l’on vit, de la composition du foyer, de l’âge, de l’état de santé, du niveau d’endettement, de l’importance du patrimoine s’il existe…
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Elle est aussi relative, puisqu’elle se définit par rapport à l’ensemble d’une population donnée. Être pauvre au Sénégal ou en Suisse, ce n’est pas exactement pareil.
Elle a, enfin, une dimension psychologique, et provoque, selon les personnes, une large palette d’attitudes et de sentiments : humiliation, colère, résignation, repli sur soi…
Mais la pauvreté n’est pas toujours une situation irréversible et tout le monde ne risque pas de la connaître. Trop souvent considérée de façon statique, la pauvreté doit s’analyser dans ses mouvements d’entrée et de sortie afin de la prévenir et de la faire reculer. D’une année sur l’autre, un tiers des pauvres ne le sont plus.
En France, qui est touché ?
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La pauvreté ne frappe pas au hasard. Parmi les profils des personnes pauvres, on retrouve massivement le jeune peu diplômé, l’immigré qui «cumule» discrimination, faiblesse de réseau social, et mauvaise maîtrise de la langue… Il faut y ajouter les femmes seules avec enfants qui occupent des emplois peu qualifiés et peu rémunérés.
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Le large tour d’horizon que nous consacrons à la pauvreté prend essentiellement en compte la dimension économique. En s’intéressant aux deux termes de l’équation budgétaire que les ménages doivent résoudre : les revenus et les dépenses dont une bonne partie sont contraintes. Que reste-t-il pour se nourrir, une fois payées les factures obligatoires (logement, énergie…) ? Telle est la question que se posent au quotidien les plus pauvres.
Pour autant, il existe bien d’autres formes de pauvreté, notamment affective, relationnelle, culturelle… qui, peuvent s’ajouter au manque d’argent et aggraver la situation.
Pour tenter de cerner au mieux ce problème, nous avons cherché à définir et à évaluer la pauvreté, avant d’explorer des pistes pour la combattre, en nous appuyant sur les témoignages de personnes concernées et l’expertise d’acteurs engagés.
La pauvreté en chiffres
C’est quoi être pauvre aujourd’hui en France ? Voici l’état des lieux en chiffres
Être pauvre, c’est disposer de revenus inférieurs au seuil de pauvreté. En France, ce seuil est habituellement fixé à 60 % du niveau de vie médian. Le niveau de vie médian sépare la population en deux parts égales : une moitié gagne moins et l’autre moitié gagne plus. C’est notamment le seuil retenu par l’Insee. Sur cette base, quelque 9,2 millions de personnes, vivaient, en 2019, sous le seuil de pauvreté. Soit, pour une personne vivant seule, avec un revenu disponible de moins de 1 102 € par mois.
L’Observatoire des inégalités, en revanche, a opté pour un seuil de pauvreté à 50 % du revenu médian, jugeant que le seuil de 60 % « englobe une population trop hétérogène ». Sur cette base, la France compte 4,8 millions de personnes pauvres, qui disposent de moins de 940 € par mois. Cela représente 7,6 % de la population française. L’Observatoire précise que deux millions de personnes sont même en situation de grande pauvreté.
Qu’en pensent les experts ?
Nous avons interrogé trois experts qui travaillent sur ce sujet depuis de nombreuses années, et dont les analyses sont complémentaires.
Noam Leandri est président du Collectif alerte. Cet ensemble d’associations engagées dans la lutte contre la pauvreté porte la parole des plus précaires auprès des pouvoirs publics. Noam Leandri passe au peigne fin plusieurs politiques publiques (territoires zéro chômeur de longue durée, contrat d’engagement jeune, minimum social garanti…). Il souligne à la fois l’intérêt et les limites de ces dispositifs. Le Collectif insiste sur l’importance du logement et propose des pistes jugées comme « audacieuses » en France, comme la régularisation des travailleurs immigrés.
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Louis Maurin dirige L’Observatoire des inégalités. Il a supervisé, avec Anne Bruner, la publication, fin 2022, d’un rapport très documenté sur la pauvreté en France. Un état des lieux complet qui repère les principales évolutions du phénomène. Il propose aussi un portrait statistique des personnes pauvres et dessine la « géographie » des difficultés sociales. Cette troisième édition complète le diagnostic par un dossier sur la grande pauvreté, qui place des centaines de milliers de personnes dans des conditions de vie indignes.
La démarche de l’Observatoire des inégalités est d’autant plus pertinente qu’elle se différencie des deux camps opposés. « D’un côté, ceux qui pensent qu’en rajouter est le seul moyen de convaincre l’opinion, et qui nous expliquent chaque année que la pauvreté explose, que l’on compte en France dix millions de pauvres et que notre modèle social ne vaut rien. De l’autre, ceux qui refusent de voir la misère même si elle est parfois à leur porte. Qui continuent, alors même qu’ils ont les chiffres devant les yeux, à en vouloir « encore plus » et réclament sans cesse de nouveaux de nouveaux cadeaux fiscaux. » Pour autant, selon l’Observatoire, « la pauvreté ne baisse plus en France depuis 20 ans ».
Véronique Devise est présidente nationale du Secours catholique. L’organisation caritative publie, chaque année, un rapport sur l’état de la pauvreté en France. Une vaste étude qui s’appuie sur les données collectées auprès des personnes accueillies au sein de ses centres. Elles étaient 938 000 l’an dernier. Ce dernier rapport étudie l’impact de la crise du Covid sur les conditions de vie des ménages les plus fragiles. Après deux ans d’épreuves, leur pauvreté s’est aggravée, tandis qu’ils subissent désormais le choc de l’inflation.
Que disent les personnes concernées ?
Il est essentiel de donner la parole aux personnes qui sont confrontées à la pauvreté. Parce qu’elles sont les mieux placées pour décrire ce qu’elles vivent, mais aussi parce qu’elles sont les plus à même de proposer des solutions pour « s’en sortir ». N’est-il pas urgent et fondamental de « faire avec » plutôt qu’« à la place de » en adoptant une posture en surplomb ?
Pour recueillir ces témoignages, nous avons pris le temps d’échanger en confiance et dans le respect avec des personnes qui luttent avec dignité pour se (re)faire une place dans la société.
Des pistes intéressantes
De nombreuses expériences sont menées pour lutter contre la pauvreté. Les résultats peuvent être encourageants.
D’un côté, il y a les propositions qui permettent de prévenir la pauvreté. Par l’accès à l’éducation et aux formations professionnelles par exemple. Obtenir un diplôme augmente les chances de trouver un emploi et, par conséquent, diminue la probabilité d’être pauvre. Or tous les jeunes ne sont pas logés à la même enseigne et l’égalité des chances reste encore largement un vœu pieux.
De l’autre, il y a celles qui ont pour objectif de tenter de la réduire une fois apparue. Retrouver un emploi fait partie des très bons leviers pour sortir de la pauvreté. À ce titre, l’expérimentation Territoire zéro chômeur de longue durée est très intéressante. Exemple, avec l’Esiam (Entreprise solidaire d’initiatives et d’action mauléonnaise) à Mauléon (Deux-Sèvres).
Autre point essentiel, l’accès au logement qui permet l’autonomie et de reprendre pied dans la société, sans oublier la question de la mobilité et des transports.
Enfin, pourquoi n’y a-t-il pas un vrai débat sur un revenu minimum… à ne pas confondre avec un « revenu universel » ?
À travers la France, 25 solutions innovantes pour lutter contre la pauvreté
Il n’y a pas de solution unique ni de remède miracle, mais de multiples pistes à explorer. Si l’action des ONG et des associations caritatives, ainsi que celle des travailleurs sociaux, est vitale, elle ne peut se substituer aux pouvoirs publics… sous réserve qu’ils aient la volonté de se saisir du sujet. C’est pourtant dans l’intérêt de tous. Non seulement dans l’optique d’une plus grande justice sociale, mais parce que, contrairement à une idée reçue, lutter contre la pauvreté rapporte plus que ce que cela ne coûte.
« Nul besoin d’être altruiste pour soutenir des politiques qui rehausseront les revenus des pauvres et des classes moyennes. Tout le monde y gagne, car ces politiques sont indispensables pour rendre possible une croissance économique plus vigoureuse, plus solidaire et plus soutenable », déclarait Christine Lagarde, alors directrice générale du FMI en juin 2015."
https://www.ouest-france.fr/societe/pau ... 90e5f5f960