Il en parle de manière très absconse mais vers le milieu du livre, il vise directement la révélation (sans que ce soit très compréhensible). Sans la fatwa, je pense que ce bouquin n'aurait pas fait grand bruit et peu auraient saisi son sens. Je sais que j'ai peiné à le lire tant c'était lourdingue et au final, je n'ai rien compris. Il y a un mélange de magie, de schizophrénie, de mix entre réel et imaginaire. Je vous poste un passage pour vous faire une idée du style. C'est le début du livre.
« Pour renaître, chantait Gibreel Farishta en tombant des cieux, il faut d’abord mourir. Ho, hi ! Avant de se poser sur le sein de la terre, il faut d’abord voler. Tat-taa ! Takadoum ! Comment sourire à nouveau, si l’on ne veut pas pleurer d’abord ? Comment remporter l’amour de celle qu’on aime, monsieur, sans un soupir ? Si tu veux renaître, baba…» Juste avant l’aube d’un matin d’hiver, celle du jour de l’an ou environ, deux hommes réels, adultes et vivants tombaient d’une hauteur vertigineuse, de huit mille huit cent quarante huit mètres, vers la Manche, sans disposer de parachutes ni d’ailes, dans un ciel clair.
« Je te le dis, tu vas mourir, je te le dis, je te le dis » [« I tell you, you must die, I tell you…», Brecht, Mahagony. (N.d.T.)], et ainsi donc sous une lune d’albâtre, jusqu’à ce qu’un cri immense traverse la nuit, « Va au diable avec tes chansons ! », les mots restèrent suspendus comme des cristaux dans la nuit glacée et blanche, « dans les films, tu n’as fait que mimer des chanteurs en play-back, aussi épargne-moi ce bruit d’enfer. »
Gibreel, le soliste à la voix fausse, faisait des cabrioles dans le clair de lune en chantant son impromptu, il nageait dans l’air, en brasse papillon, en brasse, il se roulait en boule, tendant bras et jambes dans la quasi-infinité de cette quasi-aube, en posture héraldique de l’aigle éployée, rampant, couchant, piquant légèrement contre la gravitation. Maintenant, il roulait heureux, vers la voix sardonique. « Ohé, Salad baba, c’est toi. Comment ça va-ho, camara-deu…» À quoi, l’autre, une ombre délicate, qui tombait la tête la première, en costume gris dont tous les boutons étaient boutonnés, les bras collés au corps, considérant comme garantie la présence improbable d’un chapeau melon sur sa tête, grimaça comme celui qui n’aime pas qu’on lui fasse porter le chapeau. « Hé ! Chamcha », hurla Gibreel, en lâchant le vent d’une seconde grimace à l’envers. « À nous deux Londres. Nous voici ! Ces salauds en bas ne savent pas ce qui leur tombe sur la tête. Un météore, la foudre ou la vengeance de Dieu. Nous tombons des nues. Dharraaamm ! Vlan ! Quelle entrée, ouais. Je le jure : ploc ! »
Tomber des nues : une énorme explosion, un big bang, suivi d’étoiles filantes. Un commencement universel, l’écho miniature de la naissance du temps… Le jumbo jet Bostan, vol AI-420, explosa sans prévenir, très haut au-dessus de la cité grande, magnifique, pourrissante, blanche comme la neige et illuminée de Mahagony, Babylone, Alphabille. Mais je dois signaler que Gibreel lui avait déjà donné son nom : Londres proprement dit, capitale de Vilayet, clignait, clignotait, hochait dans la nuit. Tandis qu’à des hauteurs hima-layennes, un soleil bref et prématuré perçait dans l’air pur et poudreux de janvier, un spot s’éteignit sur les écrans radar, et l’air pur se remplit de corps, qui descendaient de l’Éverest de la catastrophe vers la pâleur laiteuse de la mer.
Qui suis-je ?
Qui d’autre se trouve ici ?
L’avion se cassa en deux, comme une cosse libérant ses pois, un œuf révélant son mystère. Deux acteurs, le fringant Gibreel, et Mr Saladin Chamcha, boutonné et aux lèvres pincées, tombaient comme des brins de tabac d’un vieux cigare cassé. Au-dessus, derrière, en dessous, dans le vide, il y avait des sièges à dossier inclinable, des casques stéréo, des chariots à boissons, des sacs pour vomir, des cartes de débarquement, des jeux vidéo détaxés, des casquettes tressées, des gobelets en carton, des couvertures, des masques à oxygène. Aussi – car il n’y avait pas seulement quelques émigrants à bord, oui, mais une grande quantité d’épouses questionnées par des fonctionnaires des douanes raisonnables et qui ne faisaient que leur boulot, sur la longueur et les signes particuliers des parties génitales de leur mari, et plus d’enfants qu’il n’en fallait dont la légitimité était raisonnablement mise en doute par le gouvernement britannique -mêlés aux restes de l’appareil, également fragmentés, également absurdes, flottaient les débris de l’âme, des souvenirs brisés, des mues d’êtres, des langues maternelles sectionnées, des secrets violés, des plaisanteries intraduisibles, des avenirs anéantis, des amours perdues, le sens oublié de mots creux et ronflants, le pays, l’appartenance, la famille. Rendus un peu stupides par l’explosion, Gibreel et Saladin plongeaient comme des paquets qu’aurait laissé tomber le bec ouvert d’une cigogne négligente et, parce que Chamcha tombait la tête la première, dans la position recommandée aux enfants pour entrer dans le canal de la naissance, il commença à ressentir une sourde irritation du refus que manifestait son compagnon de tomber de la façon correcte. Saladin fendait l’air avec le nez, tandis que Farishta embrassait l’air, le serrait avec ses bras et ses jambes, un acteur tourmenté qui s’agitait sans aucune technique de contrôle. En dessous, couvert par les nuages, attendant leur entrée, le courant lent et congelé du Canal Anglais, la zone désignée de leur réincarnation aquatique.