Quelques jours avant de quitter son poste après quatre années, le chef d’état-major des armées françaises partage son analyse sur le conflit entre la Russie et l’Ukraine, l’état des menaces pour l’Europe et la nécessaire adaptation de la défense de l’Hexagone.
Au lendemain de la réunion qui s’est tenue à Washington sur les garanties d’un éventuel accord de paix en Ukraine, le général Thierry Burkhard, chef d’état-major des armées françaises, a livré dans une longue interview à Libération et à Politico sa vision des équilibres stratégiques et des enjeux de la sécurité européenne, quelques jours avant de quitter son poste.
Où en est-on des garanties de sécurité en Ukraine ?
Lors de la visite du président Zelensky au président Trump, le 18 août, il y a eu une volonté de décliner au niveau militaire la prise en compte d’une position européenne. Une réunion s’est donc tenue avec mes homologues italien, allemand, finlandais, britannique et ukrainien autour du chef d’état-major des armées américain. Le président Trump avait affirmé une volonté très forte d’obtenir un accord de paix, alors que jusqu’ici on imaginait d’abord un cessez-le-feu.
La situation est nouvelle, mais l’objectif militaire est le même : il faudra empêcher la reprise des opérations russes de grande ampleur contre l’Ukraine et maintenir la paix obtenue. La coalition des volontaires [ensemble d’une trentaine de pays alliés de l’Ukraine, créé en mars, ndlr], qui était impulsée par le Royaume-Uni et la France, va être maintenant un peu plus coordonnée avec les Américains, puisque Donald Trump a assuré que les Etats-Unis seront présents et qu’ils pèseront pour que l’accord de paix soit préservé.
Comment protéger cet éventuel accord de paix ?
Il faudra surveiller la zone de séparation entre les belligérants, et dire aux Ukrainiens que les pays européens sont prêts à apporter des garanties de sécurité. C’est-à-dire être prêts à prendre des risques. Cela veut probablement dire se déployer en Ukraine, avoir des avions dans le ciel ukrainien, assurer une reprise du trafic en mer Noire et aider à la reconstruction de l’armée ukrainienne.
Même si on sera présents, l’objectif est que, à terme, l’Ukraine soit suffisamment forte pour assurer sa défense seule, ce qui ne se fera pas instantanément. Les règles d’engagement seront donc normalement de l’ordre de l’autodéfense. Il ne s’agit pas de faire monter le niveau de violence mais d’afficher notre détermination à maintenir la paix. Même si c’est bien sûr lié aux forces sur le terrain, le cœur du débat est plus politique que militaire. Les Européens et les Américains doivent assurer aux Russes que si l’accord de paix négocié par Donald Trump est violé, il y aura des mesures de rétorsion, qui ne seront d’ailleurs pas uniquement militaires. On basculerait alors dans une autre dynamique.
Vous avez dit que la Russie est capable de «tenir cinq minutes de plus que nous» en Ukraine, quelle que soit la durée du conflit. Qu’entendez-vous par là ?
Dans trente ans, les historiens écriront que Poutine a été le pire stratège de la Russie. Il n’a pas réussi à s’emparer de l’Ukraine, il a perdu des centaines de milliers d’hommes, il a déclenché l’adhésion de la Finlande et de la Suède à l’Otan, il ne peut plus naviguer en mer Noire sans se faire couler ses bateaux, il s’est placé dans une sorte de dépendance vis-à-vis de la Chine. La population russe le sait, les généraux russes aussi. Les Russes n’aiment pas plus mourir que nous.
Pour autant, je pense que les caractéristiques de la société et de l’organisation du pouvoir font qu’ils tiendront plus longtemps, parce qu’ils se sont mis en économie de guerre, et que la guerre ne s’arrêtera que quand Poutine le décidera. Les plus cyniques peuvent penser que c’est le problème de l’Ukraine, que les chars russes n’arriveront pas à la frontière française. C’est probable, mais cela ne veut pas dire que la menace n’existe pas. Une Ukraine qui n’est pas sous domination russe et qui possède une armée forte contribue à nos intérêts de sécurité. Si nous, Européens, ne sommes pas capables de prendre des risques pour assurer une paix durable et la sécurité de notre continent, Poutine aura imposé l’idée que désormais, la force est supérieure au droit. Et cela aussi est une menace.
Comment définiriez-vous les menaces pour l’Europe ?
Il y a aujourd’hui une forme d’accoutumance à la violence extrêmement dangereuse. Quand un pays tire 300 missiles sur un autre, que des missiles sont tirés sur des navires de commerce et qu’on considère que ce n’est pas grave parce que la plupart des projectiles ont été interceptés, je trouve qu’il y a une forme de déni de la part des Européens sur le niveau de violence atteint. Il faut prendre conscience que, de l’Ukraine à Gaza en passant par le Soudan, l’emploi de la force devient l’outil de règlement des différends et qu’il y a une vraie volonté de «désoccidentalisation», de mise en place d’un «ordre alternatif», et que cela concerne plus spécifiquement les Européens.
La guerre informationnelle est devenue une arme très puissante, qui permet d’agir sous le seuil de l’engagement armé avec une forme d’impunité. De plus, l’impact du changement climatique, qui me semble sous-estimé, est un vrai catalyseur de chaos. Aujourd’hui, le rapport de force prévaut. Si on n’est pas capables de jouer dans ce domaine-là, ou en tout cas de montrer notre détermination, le risque est important.
L’Europe a-t-elle la capacité de se défendre ?
Le continent européen, qui ne peut pas se penser sans les Britanniques, est probablement le groupe de pays qui possède le plus d’atouts au monde, en termes de valeurs, d’histoire, de puissance économique et industrielle, de modèle démocratique. Mais c’est aussi celui qui est le plus menacé s’il ne se met pas en ordre de bataille. Militairement, l’armée russe est impressionnante parce que c’est un modèle complet, depuis les moyens de guerre électronique jusqu’à la logistique. Mais la faire fonctionner n’est pas si simple, et je n’ai aucun doute que nos soldats sont meilleurs que les soldats russes, avec un meilleur sens de l’initiative, une meilleure formation.
Mais reconnaissons que d’un côté, il y a la décision qui ne dépend que d’un seul homme et qu’en face, c’est celle d’un groupe de pays. Nous devons collectivement trouver le chemin d’une Europe puissante, pas contre les Etats-Unis, ni forcément contre la Russie, pour qu’elle ne soit pas vendue à la découpe. Les pays européens doivent être unis par une solidarité stratégique très forte, car aucun ne peut peser par lui-même. La France a un rôle à jouer, mais elle ne peut pas le jouer seule.
La Chine s’attelle, elle aussi, à miner les systèmes démocratiques. La Russie, la Chine, l’Iran et la Corée du Nord construisent-ils une alliance idéologique et militaire ?
Cette alliance existe déjà. Un partenariat stratégique a été signé entre la Russie et la Chine quelques jours avant l’attaque de l’Ukraine, et un partenariat stratégique a été signé par Moscou avec la Corée du Nord et avec l’Iran. Même si elles ne sont pas totalement alliées, on voit que ces puissances travaillent entre elles. On subit déjà des actions hostiles, des attaques cyber, des mesures de rétorsion économique et d’accès aux ressources, des interdictions de survol. Les opérations d’espionnage, y compris de nos moyens militaires, sont en forte augmentation.
En Allemagne, il y a eu des attaques, une tentative d’homicide du dirigeant d’un groupe industriel [le fabricant d’armes Rheinmetall]. En France, on n’a pas véritablement subi d’actions de sabotage, mais il faut qu’on soit extrêmement vigilants, y compris en outre-mer. Chacun cherche à affirmer sa détermination et à affaiblir celle de l’autre. La compétition est permanente, c’est la guerre avant la guerre et la faiblesse peut se payer cher.
Les Européens sont-ils prêts à un désengagement américain sur le continent ?
Même si les Etats-Unis montrent qu’ils veulent maintenir le lien transatlantique, les pays européens vont devoir prendre leurs responsabilités et développer leurs capacités de défense et de sécurité. L’incertitude par rapport à la posture des Etats-Unis est déstabilisante pour les pays qui ont trop compté sur leur soutien. J’ai expliqué à mon homologue américain à Washington qu’après avoir, pendant soixante ans, assuré aux Européens qu’ils s’occupaient de leur sécurité, ils ne pouvaient pas tout arrêter d’un claquement de doigts, et qu’il doit y avoir une phase transitoire.
Comment pensez-vous que l’armée française doit s’adapter à ces nouvelles donnes ?
Pendant soixante ans, les pays occidentaux et leurs armées ont été engagés dans des guerres dans lesquelles ils pouvaient choisir leur niveau d’implication. On parle de guerres «choisies». Aujourd’hui, on doit se préparer à un retour à des guerres imposées, qui concernent la nation tout entière. Il faut que l’on durcisse nos moyens de protection, que l’on complique la lecture de ceux qui nous surveillent. Il est essentiel de veiller sur notre cohésion nationale, de faire prendre conscience aux jeunes Français qu’ils doivent se sentir concernés par la défense au sens large de leur pays, pas forcément pour devenir militaires, et que les menaces ne sont pas forcément physiques. On s’organise déjà pour se battre dans le champ informationnel.
Menez-vous des actions de guerre hybride ?
La guerre hybride, c’est pour tout le monde. Certains la mènent en commettant des crimes de guerre, comme dans l’affaire du charnier de Gossi, au Mali [où le groupe russe Wagner a fait croire à une exécution commise par l’armée française], mais on peut la faire en respectant le droit des conflits armés. Les Russes font de la propagande auprès de nos citoyens, alors que l’opinion publique russe nous est un peu inaccessible. Mais on peut travailler avec des alliés qui ont une connaissance assez fine de la pensée russe.
Pour les armées, la règle est de ne jamais mentir. Les opérations de déception [tromperie] sont vieilles comme la guerre. Par exemple, des systèmes peuvent simuler un grand nombre de communications. Si l’adversaire les perçoit et estime qu’il y a là un poste de commandement et une grande unité, c’est lui qui se trompe. De même, si j’envoie une colonne de véhicules marqués «PC» dans une direction et que des journalistes en déduisent qu’on va s’installer là-bas, il n’y a pas mensonge.
Et du point de vue de l’équipement ?
Dans le monde d’aujourd’hui, notre système de combat doit être extrêmement létal. Il faut être capable, si on le décide, de détruire les capacités militaires adverses, si possible dès le premier contact. Ce que montre la guerre en Ukraine, c’est que la question «qui tue quoi et à quel prix» est devenue centrale. Au côté des armes de haute technologie, il faut avoir des armes d’usure bon marché, presque des consommables. Pour certains armements qui évoluent très vite, comme les drones, acheter des séries où le millième objet est identique au premier n’a plus de sens, tout comme s’assurer leur maintenance sur vingt ans.
Il y aura toujours besoin des grandes sociétés d’armement, mais il faut aussi pouvoir utiliser des petites entreprises capables de développer rapidement des petites séries. La direction générale de l’armement a créé un lien avec l’industrie automobile car elle peut à la fois faire de la production de masse et avoir une forme d’agilité. Et même s’il faut favoriser nos industriels, dans le cas de petites séries qui ont peu de chance d’être vendues à l’export, cela semble plus efficace «d’acheter sur étagère» que de développer un système national. Dans tous les cas, l’armée française est capable de s’engager en opération ce soir s’il le faut. Une armée qui arrive en disant qu’il ne lui manque pas un bouton de guêtre, cela n’existe pas.
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