Pour comprendre les victoires politiques et culturelles de l’extrême droite dans les urnes et sur le terrain de la pensée, il est très utile de faire appel aux historiens, sociologues, politologues qui mobilisent leur savoir afin d’éclairer le présent par l’archive, la comparaison internationale ou l’analyse conceptuelle. Ecrite par quatorze spécialistes et dirigée par Baptiste Roger-Lacan, docteur en histoire et chargé de recherches à la Fondation Napoléon, Nouvelle Histoire de l’extrême droite. France 1780-2025, qui paraît ce vendredi 10 octobre au Seuil, se propose d’explorer la matrice intellectuelle «des extrêmes droites», leurs doctrines, leur vision du monde partagée sur le temps long malgré les différences d’époques. Car quels points communs entre l’extrémisme aristocratique et l’ultraroyalisme de la fin du XVIIIe siècle, les boulangistes du XIXe et les collaborationnistes du XXe, les groupuscules identitaires et les députés du Rassemblement national des années 2020 ? «Une vision alternative à la modernité libérale et rationnelle, une pensée hiérarchique qui se fonde sur l’exclusion du corps social, une théorie élaborée de la violence…», égrène auprès de Libération Baptiste Roger-Lacan.
Par où commencer ? Les historiens n’auront pas tous la même réponse. Michel Winock avait choisi de faire débuter l’histoire de l’extrême droite au moment de la IIIe république et de résumer la période antérieure à l’héritage contre-révolutionnaire, rappelle Baptiste Roger-Lacan en introduction du livre. Mais pour le jeune historien, 1789 est bien une étape fondamentale dans le développement et l’évolution de ce courant. «Dès cette période, commence à apparaître un jeu d’échos, de miroirs et d’appropriations, qui travaillent encore cette famille politique. En somme, et quand bien même la notion d’extrême droite n’existait pas encore à la fin du XVIIIe siècle, elle a une véritable pertinence rétrospective.» L’extrême droite s’est donc forgée contre le monde issu de la Révolution et ses valeurs, l’idée d’égalité n’étant pour elle qu’un «mythe» contraire à «l’ordre naturel» divin, biologique ou culturel.
Désir de revanche
L’extrême droite ne fait pas des incursions spontanées sur le devant de la scène comme une poussée de fièvre inexpliquée. Elle connaît bien sûr des périodes de reflux mais demeure une constante de l’histoire. Comment repérer et conceptualiser cette persistance ? Qu’est-ce qui lie ses nuances à travers les âges ? Son antilibéralisme, au sens politique du terme : l’individualisme libéral est coupable à ses yeux d’atomiser sa vision fantasmée d’une société organique. Son antirépublicanisme et son antisémitisme, son élitisme et son conspirationnisme. L’extrême droite est, en outre, religieuse, victimaire, minoritaire tout en se pensant majoritaire. Elle est traversée par des luttes d’influence, des divergences stratégiques et esthétiques. Elle aime l’ordre mais manque d’unité. Habituée aux revers politiques, elle est habitée par le désir de revanche et la croyance dans un futur restaurateur qui justifie le recours à la violence.
Voilà les attributs que le lecteur trouvera au long de l’ouvrage qui peut se lire de façon non linéaire. C’est l’intérêt d’un essai d’histoire chapitré par thématiques, s’il veille bien entendu au respect chronologique des événements, chaque entrée est indépendante l’une de l’autre. Cette Nouvelle Histoire, nourrie des travaux les plus récents, est donc une porte accessible, renouvelée et stimulante pour (re)découvrir des dates relativement peu connues du grand public, de même qu’une galerie de personnages historiques et courants politiques. Ainsi, le légitimisme qui, sous l’impulsion du compte de Chambord, aspire à la restauration de la monarchie traditionnelle ou bien le catholicisme intransigeant, incarné par l’écrivain Joseph de Maistre, lequel vise à la reconstruction d’une société catholique intégrale. Ces deux mouvements du XIXe siècle sont nés dans le «creuset contre-révolutionnaire» et convergent vers une défense de la mémoire de ce qui a disparu avec la Révolution, en plus de déplorer une société «décadente» et «malade».
Les femmes ont longtemps été rejetées des mouvements d’extrême droite, plus enclins à promouvoir les hiérarchies en déployant un ethos viril. L’affaire Dreyfus «constitue un temps fort d’affirmation des femmes sur la scène publique», rappelle Camille Cléret, spécialiste des rapports entre genre et engagement politique. Mais «c’est surtout dans les luttes religieuses que le militantisme féminin d’extrême droite puise ses forces. La fracture des années 1901-1906, marquée par la fermeture des établissements scolaires congréganistes, l’exil de milliers de religieux et la séparation de l’Eglise et de l’Etat, contribue à la radicalisation des convictions antirépublicaines de nombreuses dames de la bourgeoisie et de la noblesse catholiques.»
L’«Europe brune»
Le livre nourrit le débat sur le parallèle entre le présent et les années 1930 tant certains faits rapportés résonnent de manière saisissante. A l’aube de la Seconde Guerre mondiale, l’extrême droite cible dans la presse et l’édition ses ennemis, les Juifs, les francs-maçons, les communistes, comme étant l’«anti-France». «Cette rhétorique mobilise des références mythiques comme la figure du nomade, du sans-patrie, du voyageur intrus dans une communauté qui apporte avec lui insécurité et peur, retrace Valeria Galimi, professeure à l’université de Florence, en Italie. Ce topos renvoie à un autre mythe, celui d’une conspiration cherchant à détruire la France – une thèse défendue aussi bien par Edouard Drumont que par Charles Maurras.» Si comparaison n’est pas raison, on peut néanmoins constater que la galaxie actuelle des médias conservateurs raffole de ce type de concepts pour dénoncer l’«invasion migratoire». A ceci près que, notait l’historien Gérard Noiriel à propos d’Eric Zemmour dans le Venin dans la plume (la Découverte, 2019), le musulman a remplacé le juif.
La perspective internationale est essentielle pour comprendre l’extrême droite, la contre-révolution n’étant pas un phénomène strictement français. Dès le XIXe siècle, celui-ci mobilise l’Europe méridionale, des «solidarités dynastiques» se mettent en place par-delà les frontières françaises, espagnoles, italiennes et portugaises, prenant la forme d’une «internationale blanche», parce que royaliste. Un siècle plus tard, dans l’entre-deux-guerres, des Français font à leur tour le voyage dans l’«Europe brune» afin d’y puiser l’inspiration. Pour toute une nébuleuse d’écrivains compromis, citons Henri Béraud, prix Goncourt 1922. «Chaque visite est l’occasion d’admirer le nationalisme au pouvoir et d’en tirer des expériences pour la France», rappelle Christophe Poupault.
On connaît la suite. La flamme ne s’est jamais éteinte, même chargée du lourd discrédit de l’après-1945. Au sortir de la guerre, les liens transnationaux reprennent de plus belle avec la circulation des thèses négationnistes et la nostalgie pour l’empire colonial à l’échelle continentale. C’est que pour l’extrême droite, plus que pour toute autre famille politique, «les défaites préparent les victoires du lendemain», souligne Baptiste Roger-Lacan.
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L'écrivain d'extrême droite Charles Maurras (au centre, assis) avec des collaborateurs au siège de l'Action française, à Paris, circa 1930.

