Des chiffres similaires à ceux de RSF
Concernant d’abord les heures de grande écoute (de 7 heures à 10 heures et de 18 heures à 21 heures), droite et extrême droite cumulent 69 % du temps de parole politique (hors exécutif), contre 16 % pour la gauche. La nuit (de minuit à 7 heures), en revanche, la gauche monte à 60 %, tandis que droite et extrême droite plafonnent à 10 %.
Des chiffres similaires à ceux de RSF qui, dans son étude, estime que la gauche pèse pour 60 % du temps de parole la nuit, tandis que droite et extrême droite représentent 69 % aux heures de grande écoute. Un net déséquilibre qui conduit parfois la chaîne à diffuser des discours entiers de responsables de gauche la nuit, pour certains dont le son inaudible, comme l’avait relevé l’ONG. Seule différence entre notre relevé et le comptage des bandeaux fait par RSF : dans le bloc droite-extrême droite aux heures de grande écoute, l’ONG évaluait la droite à 28,2 % et l’extrême droite à 40,6 %, tandis que nous constatons une quasi-égalité de ces deux groupes dans ce créneau horaire, à environ 34 % chacun. Un écart qui s’explique par une catégorisation parfois différente de certaines personnalités de droite ou d’extrême droite non encartées.
Ce tour de passe-passe permet-il au moins à CNews de respecter les règles relatives au pluralisme sur l’ensemble de son antenne (nuit et jour confondus), qui imposent un temps de parole, pour les partis, proportionnel à leur représentativité politique ? Légalement, selon les règles de l’Arcom, oui. Mais dans les faits, rien de moins sûr.
D’après notre décompte, toutes périodes confondues, le bloc droite-extrême droite apparaît surexposé, avec 42,6 % du temps de parole politique (hors exécutif), soit près de 10 points au-dessus de sa représentativité à l’Assemblée nationale (32,7 % des députés). Au sein de ce groupe, cependant, c’est la droite qui est largement choyée, avec 24,1 % de temps de parole, alors qu’elle n’aligne que 8,5 % des députés, tandis que l’extrême droite, forte de 18,5 % du temps de parole, accuse 6 points de moins que son poids aux législatives (24,2 %). Tout en restant, pour l’extrême droite, très fortement privilégiée aux heures de grande écoute.
(Julien Guillot)
Côté perdants, la coalition Ensemble (Renaissance, Horizons, Modem…), avec 23,6 % du temps de parole politique, accuse 4,4 points de retard par rapport à sa représentativité (28 %) et les «sans étiquette» 3,1 points. Quant à la gauche, elle accuse un déficit de 2,5 points, avec 31,5 % du temps de parole contre 34 % des députés.
Suite à la polémique qu’elle a elle-même suscitée, l’Arcom a publié, vendredi 5 décembre, un communiqué.
Rappelant qu’elle apprécie le temps de parole sur le trimestre et non sur le mois, elle assure que même sur mars 2025, le temps d’antenne de la gauche est supérieur à sa représentativité politique. D’après ses données consultables sur son site, la gauche affiche en effet sur CNews, en mars 2025 (nuit et jour confondus), une proportion de 40 % du temps de parole politique (contre 31,5 % relevés par nous). Soit 7 points au-dessus de sa représentativité à l’Assemblée. De leurs côtés, droite et extrême droite, avec 36 % du temps de parole (contre 42,6 % pour nous), se situent 4 points seulement au-dessus de ce qu’elles pèsent à la Chambre basse (32,7 % des députés).
Tout en omettant de mentionner que mars 2025 est un mois de rattrapage pour la gauche, après un mois de janvier où celle-ci accusait un fort retard, avec seulement 22,3 % du temps de parole politique. Ce qui permet à CNews d’être en règle avec ce groupe sur l’ensemble du premier trimestre (33 %).
Pourquoi, cependant, un tel décalage entre nos chiffres et ceux de l’autorité de régulation ? Première précision : l’Arcom ne réalise aucun décompte elle-même, mais se base sur les données envoyées par les chaînes. Surtout, elle procède à une sélection assez restrictive, voire surprenante, des personnalités politiques dont le temps d’intervention doit être retenu. Selon ses règles, pour entrer dans le champ du décompte, la personnalité en question, en plus de «participer activement au débat politique national», doit, au choix, «avoir récemment appartenu à une formation politique», «avoir récemment exercé des responsabilités politiques» ou «aspirer à [en] exercer».
Ainsi, Julien Dray, qui n’a pourtant plus aucun mandat depuis 2021 (il était conseiller régional) et ne participe pas vraiment «activement au débat politique national», à part sur CNews et le réseau social X, est décompté dans le temps de parole de la gauche, car toujours membre du Parti socialiste. A l’inverse, Georges Fenech, député UMP puis LR pendant dix ans, jusqu’en 2017, ou encore Pierre Lellouche, ancien secrétaire d’Etat de droite et conseiller de Paris jusqu’en 2020, ne sont pas pris en compte. Or ces deux personnalités, au discours éminemment politique, occupent plusieurs heures d’antenne cumulées sur la chaîne de Bolloré.
De la même manière, Gilbert Collard, député européen RN puis Reconquête jusqu’en juillet 2024, et aujourd’hui porte-parole du Centre national des indépendants et paysans (Cnip), petit parti qui a soutenu Zemmour en 2022, n’est pas décompté non plus. Quant à Philippe de Villiers, s’il est bien pris en compte, il est classé en «divers droite», et non à l’extrême droite, tout comme Nicolas Conquer, ancien candidat RN et représentant des républicains américains en France.
Egalement présentes à l’antenne, toute une myriade de personnes présentées comme «avocat», «essayiste» ou «spécialiste», mais qui, pour nombre d’entre elles, sont en réalité clairement liées à la droite ou l’extrême droite comme ex-candidat et/ou conseiller politique de telle personnalité. Et qui tiennent, de ce fait, un discours très politique (de droite ou d’extrême droite) tout en passant sous les radars de l’Arcom. Telle Naïma M’Faddel, candidate LR aux législatives 2022 et actuellement collaboratrice de Valérie Pécresse, présentée comme «essayiste et chargée de mission politique de la ville», ou encore Amine Elbahi, candidat LR en 2022 avant de rejoindre Ciotti et membre du comité stratégique du média Frontières, seulement annoncé à l’antenne comme «juriste». La première a pourtant cumulé plus de 2 heures de temps de parole en mars et le second 1h45.
Intervention de journalistes maison
Pour notre part, nous avons choisi de retenir toutes les personnalités politiques (qui ont été candidats pour un parti, qui en sont membres ou qui ont été élus ou ministres…) intervenant sur CNews. Mais uniquement leur temps de parole effectif, donc sans les questions et relances des journalistes, ainsi que tous leurs tweets lus à l’antenne. Ce qui explique des résultats différents de ceux transmis par la chaîne à l’Arcom. Et nous conduit, in fine, à totaliser 69,5 heures de temps de parole politique hors exécutif sur CNews, contre 54 heures relevées par la chaîne.
CNews contourne également le pluralisme au sens large en faisant intervenir en plateau quasi exclusivement des journalistes maison ou issus de rédactions classées à droite ou à l’extrême droite (le Figaro, le JDD, Valeurs actuelles, Causeur, Frontières ou encore le site Boulevard Voltaire). Et au discours tout aussi conservateur, sinon plus, que leurs invités politiques. Dans une enquête de 2023, CheckNews avait ainsi relevé que sur une semaine type, 82 % des journalistes invités sur CNews appartenaient à des rédactions de droite ou d’extrême droite. Or, le temps d’antenne de ces journalistes est bien supérieur à celui des personnalités politiques, ces derniers ne représentant, en mars 2025, que 9 % du temps total d’antenne de CNews.ces débats réguliers intitulés Face à face entre Julien Dray, dont le temps d’antenne est donc déduit du quota de la gauche, et l’avocat Gilles-William Goldnadel, très marqué à droite, voire à l’extrême droite, mais dont le temps d’antenne n’est pas pris en compte puisqu’il n’affiche pas de carrière politique (et que nous n’avons, de ce fait, pas décompté non plus).
Ce déséquilibre notoire dans la grille de CNews a poussé le Conseil d’Etat, début 2024, à juger que l’Arcom ne pouvait se contenter de décompter le temps de parole des seules personnalités politiques, mais devait également «prendre en compte la diversité des courants de pensée et d’opinion exprimés par l’ensemble des participants aux programmes diffusés».
. Mais qu’elle ne s’autosaisit pas et qu’elle n’a pas encore été saisie de ce sujet. Ce qui ne devrait pas tarder, RSF ayant indiqué son intention de le faire prochainement.
Sollicitée sur cette pratique pouvant s’apparenter à un contournement de l’esprit des règles sur le pluralisme, la chaîne CNews ne nous avait pas répondu au moment où nous bouclions cet article.