papibilou a écrit : 01 juin 2021 20:31
Je pense que nous sommes d'accord pour dire (je crois même l'avoir écrit) que les politiques se sont appuyés sur la pensée de Bourdieu pour organiser un système scolaire qui n'a cessé de régresser (n'exagérons pas non plus, on n'est pas un pays du tiers monde en matière d'éducation). Julliard ne rend pas responsable directement Bourdieu, bien sûr.
Je ne sais pas ce que propose Julliard sur la suppression de l'épreuve de culture générale. En revanche cet article l'évoque un peu:
https://www.cairn.info/revue-le-debat-2 ... ge-23.html
Notre système scolaire n'a pas cessé de régresser ? Mais depuis quand ?
Julliard semble parler de la diminution du niveau du baccalauréat et en imputer la cause à Bourdieu.
La massification scolaire est aussi largement imputable à l'évolution de la structure de l'emploi en France. Durant les trente glorieuses, l'économie française s'est largement modernisée avec une énorme croissance du secteur tertiaire au détriment du secteur agricole et industriel. Pour cela, il a fallu former les individus à occuper ces postes, il a également fallu davantage d'enseignants, etc... C'est également des besoins de travailleurs aux compétences spécifiques qui ont permis la massification scolaire.
Et en fait, Bourdieu a soulevé des faits, ce n'est pas seulement une pensée. Il est indéniable que l'école est aujourd'hui une machine à reproduire les inégalités. Il n'est absolument pas responsable des politiques publiques puisqu'il existe sans doute une multitude de propositions pour répondre à un même problème.
C'est pour cela que Julliard me semble à côté de la plaque. Il critique Bourdieu mais on ne comprend pas vraiment pourquoi. Il n'explique pas en quoi telle ou telle mesure serait dû aux travaux de Bourdieu. De la part d'un universitaire cela fait un peu tâche et manque de rigueur.
Le niveau des étudiants est souvent perçu comme étant sur le déclin mais je pense qu'il faudrait nuancer. Evidemment qu'il y a davantage d'étudiants dans les études supérieures, mais s'il y en a davantage de moins bons il y a également davantage de bons éléments dont certains n'auraient jamais pu accéder aux études supérieures il y a de cela 60/50 ans. La sélection est toujours extrêmement présente, seulement elle se fait plus tard. Elle se fait à l'entrée des master puisque, de toute manière, les master sélectifs sont les seuls qui permettent d'obtenir des financement de thèse car cela reste très compliqué avec les autres (en sciences économiques et sociales du moins). C'est d'ailleurs pour cela que je suis allé à Paris pour mon master.
En ce qui concerne la gratuité de l'université, j'ai envie de dire que c'est aussi à nuancer. Je viens de la campagne bordelaise et mes parents n'ont jamais eu les moyens de m'aider. Je vivais avec 800 euros par mois à Paris (RSA + APL, étant donné que j'avais plus de 25 ans + quelques heures de travail par-ci par-là ), les loyers étant extrêmement élevés j'ai mangé beaucoup de pâtes et perdu quelques kilos. Il y a également tout un processus de sélection qui se fait via le porte-monnaie et non pas via les qualités intrinsèques de l'étudiant. Il y a déjà une inégalité criante entre les étudiants de province et les étudiants parisiens, notamment en termes d'offre de formations. Je voulais postuler à un master d'économie ouvert sur d'autres disciplines (sociologie, philosophie, histoire, démographie, sciences politique) et il n'y en avait aucun à Bordeaux (et il était hors de question de bouffer deux ans non-stop de macro/micro/économétrie). Les meilleurs master sont tous à Paris (excepté de rares exceptions), il faudrait également réfléchir à décentraliser un peu que ce soit en termes d'emplois ou en termes de formations.
Personnellement, j'entretiens au travail de Bourdieu un rapport un peu particulier. Quand tu es un jeune issue de classes populaires et que tu entres dans des formations où la majorité sont enfants de cadres ou de profs, les travaux de Bourdieu c'est comme un guide de survie. Lorsque j'ai découvert ses travaux je n'ai pas pu m'empêcher de penser qu'il mettait des mots sur des choses que je ressentais, notamment le processus d'acculturation où le jeune issue des classes populaires apprend à mettre de côté sa culture populaire au profit d'une culture académique plus bourgeoise.
Les travaux de Bourdieu sont puissants et ne visent absolument pas à conduire à une forme d'impuissance. Bien au contraire, ses travaux reposent sur une forme d'idéalisme fondé sur la connaissance et non pas sur des croyances, des rêves et des bonnes intentions. C'est beau et naïf de croire en la méritocratie mais elle n'existe pas. Croire en quelque chose de faux ne peut pas aider les personnes démunies à s'en sortir, il faut prendre conscience de sa condition et comprendre les mécanismes sociaux qui en sont à l'origine. Une fois cela fait alors on peut commencer à réfléchir sur soi-même et faire preuve de réflexivité.
La méritocratie est simplement un outil idéologique bourgeois permettant de justifier le fait que les dominants sont méritants et les dominées, seuls responsables de leurs conditions, ne sont pas méritants. Bourdieu comme Marx, même s'ils divergent sur des points important, mettent parfaitement les conflits propres à tout corps social.
La lutte des classes je la porte dans ma chair, quand tu es un jeune étudiant et que tu dois t'exprimer d'une certaine manière à l'université (soutenue, académique, bourgeoise) et, d'une autre avec tes vieux amis et ton milieu familial ("rester simple", s'exprimer sans utiliser des concepts abscons, etc...), tu comprends que t'extraire de ta classe sociale d'origine comporte un coût. Ce coût c'est peut être aussi le fait d'accepter de s'éloigner sur certains plans de ton milieu d'origine, cela est parfois vécu comme étant une trahison envers sa famille, ses vieux amis, etc... C'est douloureux... Bourdieu avait complétement compris cela, ce type a développé des concepts et des recherches d'une profondeur incroyable.
"Etre de gauche c'est d'abord penser le monde, puis son pays, puis ses proches, puis soi; être de droite c'est l'inverse" Gilles Deleuze