Présidentielle 2027 : comment Jordan Bardella façonne sa candidature
DÉCRYPTAGE - Alors que Marine Le Pen a fixé un calendrier de succession en cas d’empêchement judiciaire, tous les regards se tournent vers son héritier politique, donné gagnant par un sondage au second tour de l’élection présidentielle dans tous les cas de figure.
La petite histoire écrira que deux hommes ont eu la même idée, au même moment. Jordan Bardella assure l’avoir eue lors de la tournée de dédicaces de son premier livre, Ce que je cherche (Fayard). Nicolas Diat, l’éditeur du président du Rassemblement national (RN), assure l’avoir eu en observant les files d’attente des lecteurs du jeune loup nationaliste. Quelques mois plus tard, moins d’un an après le premier ouvrage, paraissait Ce que veulent les Français (Fayard), un recueil de portraits de 20 Français (dont au moins une élue RN). Pour l’héritier de Marine Le Pen, voilà l’occasion de se lancer dans un nouveau tour de France pour signer - toutes les 15 secondes - un de ses livres, toujours accompagné d’un selfie. Déjà, 50 000 exemplaires du dernier opus auraient été vendus.
De manière fortuite, Jordan Bardella, 30 ans, député européen, a suivi le conseil d’un des lieutenants de Marine Le Pen, et même d’Éric Ciotti. Alors que les débats budgétaires se profilaient à l’Assemblée nationale, le patron de l’UDR, allié du RN, avait jeté cette idée en l’air : pourquoi ne pas faire la politique de la chaise vide au Palais Bourbon, et partir faire le tour des marchés, des foires ? « Parfois, il faut savoir oublier l’Assemblée nationale », avait dit l’un des conseillers, laissant entendre que l’Hémicycle n’était pas l’alpha et l’oméga de la politique française. Alors que Marine Le Pen mène ses 123 députés dans la bataille du budget, espérant toujours faire chuter le gouvernement de Sébastien Lecornu et provoquer de nouvelles élections législatives, Jordan Bardella continue sa campagne… permanente. Ce mardi, il était à Vesoul (Haute-Saône), pour la foire de la Sainte-Catherine... où il s’est fait enfariner par un adolescent, selon une information de l’Est Républicain.
Peu importe. Un nouveau sondage a fait le bonheur des cadres du parti nationaliste. Selon une enquête Odoxa, Jordan Bardella est donné gagnant au second tour de l’élection présidentielle (si elle avait lieu ce dimanche) dans tous les cas de figure, face à Édouard Philippe, Gabriel Attal ou Raphaël Glucksmann. En cas de duel avec Jean-Luc Mélenchon, le poulain de Marine Le Pen écraserait le leader Insoumis. « Les sondages valent ce qu’ils valent, mais la dynamique générale demeure et surtout le barrage républicain n’a jamais été aussi faible », note un stratège mariniste. Mais plus personne ne remarque une chose importante : Marine Le Pen, trois présidentielles au compteur, n’est presque plus testée par les instituts.
«Le prince est populaire»
La députée du Pas-de-Calais a elle-même laissé entrevoir comment pourrait se réaliser sa succession, après sa condamnation à cinq ans d’inéligibilité avec exécution provisoire en mars dernier, dans l’affaire des « assistants parlementaires du FN ». Et si sa peine était confirmée en appel, d’ici à la fin de l’été 2026, la chef de file nationaliste, deux fois finaliste de la présidentielle, assure qu’elle passerait le flambeau. Marine Le Pen affirme que cela n’est pas un « renoncement » de ses ambitions. Reste que la candidature de Jordan Bardella est dans tous les esprits.
Et d’abord dans ceux de ses adversaires. « Je sens que Jordan Bardella est extrêmement friable », juge un lieutenant de Jean-Luc Mélenchon, qui assure : « Dès qu’on le sort des sentiers battus, il panique. » « Si c’est lui le candidat du RN, ce ne peut qu’être bon pour nous. Il est moins solide que Marine Le Pen et la présidentielle est sans pitié pour ceux qui ne sont pas solides », anticipe un proche de Bruno Retailleau, malgré les sondages. « Il faut d’abord voir ce que Marine Le Pen décide. Le prince est populaire tant que la “RN mère” laisse faire », observe un cadre des Républicain (LR).
Jordan Bardella, lui, ne dit jamais rien d’une potentielle candidature. Secret, le président du RN délaisse les rencontres avec les journalistes. Il a aussi fortement réduit sa présence médiatique. « C’est malin, cela empêche les médias de raconter quelque chose sur lui », dit un stratège. Les cadres RN, officiellement, non plus n’en parlent pas. « Lui-même sait que Marine Le Pen est une bien meilleure candidate que lui », assure un conseiller. « Marine Le Pen est notre candidate jusqu’à preuve du contraire », juge un autre. Cela n’empêche pas le président du RN de laisser des indices, des petits cailloux.
«La science du dogme»
Il y a plus d’un an, Jordan Bardella estimait que les Français souhaitaient avant tout un « centrisme sécuritaire ». Rien ne prouve qu’il a changé d’avis. « Il a raison, mais est-ce qu’il pourra un jour incarner ce centrisme sécuritaire ? », s’interroge un ancien cadre du RN. Ce n’est pas pour rien que le président du RN s’affiche au côté d’Éric Ciotti, ancien président de LR, aussi souvent qu’il le peut, comme la semaine dernière lors du salon Milipol, destiné à la défense et à la sécurité. La volonté du président du RN de parler à la « droite orléaniste » fait grincer des dents. « Jordan Bardella, c’est Valéry Giscard d’Estaing qui veut imiter Jacques Chirac qui imite Jean Lecanuet (ancien candidat à la présidentielle) », tacle un ex-conseiller de Marine Le Pen.
Jordan Bardella préfère écouter les nouveaux conseillers du RN, venus avant tout pour aider Marine Le Pen au moment de la présidentielle de 2022. Si le jeune loup nationaliste se dit « pragmatique » sur l’économie, c’est grâce à François Durvye, le patron d’Otium, proche du milliardaire Pierre-Édouard Stérin. « L’économie, c’est de la science, pas du dogme », répète en boucle ce Versaillais, qui se définit avant tout comme « capitaliste », et non « libéral ». En compagnie d’Ambroise de Rancourt, directeur de cabinet de Marine Le Pen, l’homme tente d’insuffler une nouvelle culture au sein du parti nationaliste. « Quand on ne connaît pas un sujet, on va chercher les meilleurs experts », dit-il. C’est ce qu’il s’est passé pour Jordan Bardella juste avant son interview au magazine The Economist, quand il voulait en savoir plus sur les mécanismes de la Banque centrale européenne et la dette.
Si Jordan Bardella devenait candidat du RN à la place de Marine Le Pen, le jeune loup héritera d’une machine présidentielle qui était auparavant entièrement dévouée à son mentor. « Je suis marino-bardelliste », jure un des stratèges, assurant qu’une seule équipe travaille pour les deux figures nationalistes. Il héritera aussi d’un programme, aussi populiste que pragmatique. Voudra-t-il le changer ? Tout dépend de l’histoire que souhaitera écrire Jordan Bardella.
La machine est en route. Rien ne pourra l'arrêter.