Femme Vie Liberté
Après que des agents de sécurité l’ont harcelée au sujet de son foulard, une étudiante de Téhéran s’est déshabillée en signe de protestation avant de marcher en culotte et en soutien-gorge dans le campus. Une image de résistance qui secoue le pays. La jeune femme a été arrêtée.
Il y a des moments dans l’histoire où le courage d’une seule femme brise les barrières du silence et de l’oppression. Samedi, une femme de 30 ans, identifiée comme Ahoo Daryaei, étudiante en littérature française à l’université islamique Azad de Téhéran, est harcelée par des agents de sécurité au sujet du port de son foulard. Ses vêtements ont été déchirés lors de la confrontation. En signe de protestation, elle les enlève et reste assise sur un muret, en culotte et soutien-gorge, ses longs cheveux noirs lâchés dans le dos, avant d’aller marcher dans le campus. Dans une autre vidéo, on voit des forces de sécurité en civil l’emmener violemment dans une voiture. Fars News, un média affilié aux Gardiens de la révolution, a rapporté qu’elle serait transférée dans une unité de santé comportementale, une tactique souvent utilisée par le régime de la République islamique pour saper les actes de résistance des Iraniennes, en les plaçant dans des hôpitaux psychiatriques pour discréditer leurs protestations.
«Leur regard ne pèse plus sur son corps»
En quelques heures, l’incident s’est répandu sur les réseaux sociaux, déclenchant une vague d’enthousiasme et de colère parmi les Iraniennes. Golnaz, une costumière de 29 ans, réfléchit à l’impact puissant de cette image, devenue un nouveau symbole de la lutte des femmes iraniennes contre le hijab obligatoire : «Ce n’est pas seulement la protestation d’une personne contre le harcèlement d’un système oppressif ; c’est le portrait du courage et de la défiance d’une nouvelle génération qui promet la liberté aux femmes iraniennes. Ce qui ressort, c’est une société qui ose désormais dépasser les limitations imposées depuis des décennies. La protestation de cette jeune femme est une révolte contre ceux qui ont étouffé des vies comme la sienne. Les hommes dans cette image sont tout aussi significatifs. Leur regard ne pèse plus sur son corps. Ils passent sans oser la regarder ouvertement. Cela incarne l’idéal auquel la société iranienne doit parvenir.»
L’admiration générale des femmes iraniennes pour le geste de l’étudiante prouve que, malgré les progrès ressentis depuis le mouvement «Femme, Vie, Liberté», la fureur couve toujours sous la surface en réaction à la discrimination et à l’oppression permanentes. Ce qui rend cette image si inspirante pour beaucoup, c’est qu’elle incarne cette colère refoulée. «Chaque fois que je ressens la pression du pouvoir et de la répression, mon premier réflexe, mon rêve de libération, est de retirer tous mes vêtements et de me tenir nue. C’est pourquoi ma réaction immédiate en voyant l’image de cette fille a été de pleurer. Elle est l’expression d’un désir constant, subconscient, matérialisé, avançant dans la rue avec force et courage. Quand j’ai partagé cela avec mes amies, j’ai compris qu’elles ressentaient toutes la même chose. J’aimerais trouver des mots pour exprimer mon admiration et ma fierté. Je ne sais pas qui elle est, mais je peux peut-être comprendre ce qu’elle a traversé pour arriver à ce moment de l’histoire», explique Negar, une enseignante de 24 ans.
«Cette jeune femme a élargi les frontières de la colère»
L’image rappelle à beaucoup Vida Movahed. Militante des droits des femmes en Iran, elle a attiré l’attention internationale en décembre 2017 lorsqu’elle a publiquement retiré son foulard dans la rue Enghelab («révolution» en persan) à Téhéran, déclenchant un mouvement contre les lois sur le hijab obligatoire. Son acte pacifique de défi, qui a conduit à de multiples arrestations et une brève détention, a marqué un moment charnière dans la résistance croissante des femmes iraniennes contre les codes vestimentaires restrictifs. Afsaneh, une traductrice de 36 ans, réfléchit à cette comparaison : «Le jour où Vida Movahed s’est perchée sur un mobilier urbain, en pleine rue, sans le hijab obligatoire, beaucoup ne l’ont pas prise au sérieux. Certains étaient légèrement inquiets pour elle, de loin. D’autres ont qualifié son acte de futile, ou se contentaient de regarder. Il y avait même ceux qui affirmaient qu’elle était une agente de la République islamique ou qu’elle avait des troubles mentaux. Mais Vida Movahed a fait son devoir. Elle a déplacé des normes et des frontières : celles de l’imagination, de l’action, de la conscience et des possibles. Aujourd’hui, cette jeune femme de l’université islamique Azad de Téhéran a également fait son devoir. Elle a même élargi les frontières de la colère. J’espère qu’elle n’endure pas plus de souffrances et de mal que ce qu’on a déjà entendu.»
Beaucoup voient également ce moment comme extraordinaire, une scène qui défie non seulement l’oppression du système en place, mais remet aussi en question les croyances patriarcales au sein des segments conservateurs de la société. Ces franges ont souvent ridiculisé le mouvement des femmes iraniennes pour les droits civiques et la liberté de s’habiller avec la phrase méprisante : «Vous cherchez juste à être nues.» Sahar, une avocate et militante des droits des femmes de 32 ans, explique : «Cette scène montre avec force comment la nudité peut devenir un acte de rébellion contre l’oppression et une reprise en main des droits individuels. De l’accusation, elle fait un acte de résistance. Tant que le corps d’une femme reste quelque chose de surprenant, de choquant et d’inhabituel – quelque chose qui conduit à des arrestations – son exposition restera un acte de défi. Ce sera une lutte jusqu’à ce qu’il devienne normal pour les gens de le voir.»
«Nous ne devons pas laisser seules les femmes qui prennent de telles mesures»
Cependant, beaucoup s’inquiètent du sort de la jeune femme, qui reste incertain, et soulignent la nécessité de soutenir celles qui s’engagent dans de telles protestations. Une inquiétude partagée par Negin, une fonctionnaire de 46 ans : «Nous connaissons toutes cette colère partagée, l’humiliation que nous inflige la police du hijab. C’est une colère qui nous donne envie de retirer tous nos vêtements, de les jeter au visage de l’oppresseur, et de nous tenir nues devant eux. Combien de fois avons-nous ressenti le besoin de répondre ainsi au comportement dégradant de la police du hijab ? Cette fille a eu le courage de le faire. Nous ne devons pas laisser seules les femmes qui prennent de telles mesures radicales. Ce qui est troublant dans cette scène, c’est de voir les autres étudiants rester en retrait. Un cercle de soutien autour d’elle aurait pu alléger la pression psychologique qu’elle a subie et rendre plus difficile pour les agents de sécurité de l’arrêter.»
https://www.liberation.fr/international ... NGHZC7RSM/
