Ils sont les grands absents du « conclave » qui doit réunir trois mois durant syndicats et patronat, à compter de ce jeudi 26 février et à raison d’une réunion par semaine. Et comme les absents ont toujours tort, les retraités feront-ils les frais des amendements à la réforme de 2023 portant l’âge de la retraite à 64 ans ? La question est posée et elle vise tout particulièrement les plus aisés d’entre eux que l’opinion publique tend à présenter comme des nantis.
Alors que François Bayrou a laissé carte blanche aux partenaires sociaux pour se mettre d’accord entre eux, ses ministres ne se sont pas privés de donner leur avis. Éric Lombard, le ministre de l’Économie et des Finances, le premier concerné en tant que responsable des Finances publiques et donc des retraites considérées comme des « dépenses publiques » en France, a donné le la. Il est « assez illogique » que le niveau de vie des retraités soit « en moyenne , supérieur au niveau de vie des salariés » a-t-il expliqué peu avant que s’ouvre le cycle de rencontres des syndicats et du patronat. Et de se déclarer « plutôt » favorable à une contribution accrue des retraités eux-mêmes à la situation financière du système de pensions.
Un mois plus tôt la ministre du Travail, Astrid Panosyan-Bouvet avait suggéré de faire contribuer au financement de la sécurité sociale « les retraités qui peuvent se le permettre, en fonction du niveau de la pension…ça peut-être 2000 euros , voire 2500 euros, ça peut-être 40% de retraités ». Cette étrange formule — une proposition « à titre personnel » dixit la ministre — avait été vertement dénoncée par Bercy qui galérait alors pour faire voter le budget de l’État et la loi de financement de la sécurité sociale. « La position du gouvernement est sans ambiguïté : pas de nouveaux impôts sur les ménages (en 2025) » avait tranché le ministre des Finances désireux de mécontenter personne.
«Un déficit caché»
Désormais ce sont les finances publiques de 2026 qu’il faut considérer et c’est peu dire que l’air du temps a changé. « On est entré dans une nouvelle ère » vient de déclarer Emmanuel Macron, actant le désengagement américain vis-à -vis de l’Europe qui va devoir impérativement accroître ses efforts de défense. « Dépenses militaires versus dépenses sociales ? », s’interroge le sociologue Julien Damon qui compare la situation actuelle à celle de l’avant seconde guerre mondiale.
Il note qu’en 1938, les dépenses militaires accaparaient 50% de toutes les dépenses publiques et que les budgets sociaux en représentaient 6%. En 2023, c’était exactement l’inverse, les budgets des Armées comptant pour 4% des finances publiques et les dépenses sociales à hauteur de 57%, dont pratiquement la moitié pour les retraites, soit 14% du PIB pour ces dernières.
Au total les cotisations des actifs ne couvrent qu’un peu plus des deux tiers des pensions versées, le restant étant financé par les impôts
La Cour des comptes reprend ce chiffre, « quatre points de plus que l’Allemagne », souligne-t-elle dans le rapport que lui avait demandé François Bayrou le 14 janvier dans son discours de politique générale à l’Assemblée nationale. Apparemment la Cour ne confirme pas l’analyse du premier ministre dénonçant « un déficit caché » d’une cinquantaine de milliards par an.
Elle n’en reconnait pas moins que l’État doit procéder tous les ans à des « subventions d’équilibre », au titre d’employeur pour ses fonctionnaires civiles et militaires, mais également pour abonder les régimes privés (en faveur des chômeurs ou des mères de famille). Au total les cotisations des actifs ne couvrent qu’un peu plus des deux tiers des pensions versées, le restant étant financé par les impôts. Et c’est là que le bât blesse, car dans un système par répartition les cotisations devraient équilibrer année après année les retraites, sauf à faire reporter les charges sur les générations futures.
Conflit de générations
La Cour des comptes a examiné les trois « leviers de réforme et leurs effets sur l’équilibre financier du régime de retraites » : l’âge de départ, les cotisations des actifs , et last but not least, « agir sur les conditions d’indexation des pensions de retraite ». Alors que les régimes de base, privés ou publics, s’élèvent à 288 milliards d’euros, « une sous-indexation d’un point des pensions par rapport à l’inflation permettrait une économie de 2,9 milliards d’euros (par an) » ,est-il noté. Les retraités supporteraient le choc pensent les sages de la rue Cambon, «puisque leur taux d’épargne moyen est d’environ 25% de leur revenu disponible en 2024 » (moitié plus que les actifs).
Outre la désindexation, le Conseil des prélèvements obligatoires (une émanation de la Cour des comptes) avait envisagé l’automne dernier d’autres pistes, dont le réalignement du taux de CSG (8,3% pour les 4,6 millions de retraités les plus aisés) sur celui des actifs (9,2%). Est également dans le collimateur l’abattement de 10% dit à tort « pour frais professionnels » sur l’impôt sur le revenu. Patrick Martin, le président du Medef, juge « aberrante » cette disposition dont il demande la suppression. « On a ouvert le concours Lépine de la bonne idée pour combler le déficit », selon la formule ironique de Christian Bourreau, le président de l’Union française des retraités.
L’idée que les retraités du baby-boom, nés entre 1946 et 1964, seraient des privilégiés s’est répandue dans le grand public et chez les économistes depuis que le Conseil d’orientation des retraites a calculé que leur niveau est peu ou prou équivalent à celui des actifs. Ne sont-ils pas propriétaires de leur logement dans 70 % des cas ? Certes ils ne vivent pas tous dans l’opulence. Les « petites retraites », qui sont souvent le lot de métiers pénibles et dont l’espérance de vie est moindre, sont épargnées de la vindicte générale et de ce qui s’assimile de plus en plus à un conflit de générations ouvert.