L'Amérique de Trump
Nommée par Trump à la tête de l’agence de prévention des maladies, Susan Monarez a été limogée après un mois pour avoir refusé les diktats du ministre complotiste Robert Kennedy Jr. Une purge qui provoque l’exode des experts et alarme jusqu’à certains sénateurs républicains sur l’avenir sanitaire du pays.
Le souffle de la purge qui balaie l’administration fédérale américaine depuis son retour sous la coupe de Donald Trump ne connaît ni limite ni critère exclusif : rien que ces dernières semaines, d’innombrables chercheurs, un régulateur du rail, la responsable des chiffres du chômage, une gouverneure de la Réserve fédérale, divers experts de la Russie à la CIA ou encore le patron de l’agence de renseignement du Pentagone en auront fait les frais, souvent pour avoir eu le malheur d’opposer à la Maison Blanche une description de la réalité en contradiction avec ses obsessions ou son autosatisfaction effrénée.
Le prétexte invoqué, quand il en est un, est le plus souvent celui du partisanisme : comment s’accommoder plus longtemps de ces hauts responsables qui avaient su travailler pour ou avec la précédente présidence, quand la nouvelle entend s’y opposer en tout ? Comment cet exécutif trumpien, qui conçoit tout acte politique comme une bataille idéologico-culturelle à livrer, pourrait-il envisager une autre conception du service public, qui s’exercerait sans sectarisme tribal mais avec l’expertise, le sens des responsabilités et l’intérêt commun pour idéaux ?
Sèchement limogée mercredi 27 août de la direction du Centre pour le contrôle et la prévention des maladies (le CDC, principale agence de santé américaine), Susan Monarez ne pouvait cependant être suspectée de continuer d’œuvrer en sous-marin pour l’ancien monde démocrate : nommée fin mars par Donald Trump, elle fut confirmée fin juillet par le vote de l’ensemble des sénateurs républicains présents avant de prêter serment sous la houlette du très controversé ministre de la Santé, Robert F. Kennedy Jr lui-même, qui salua «ses compétences scientifiques irréprochables» avant de faire part de son «entière confiance dans sa capacité à restaurer le rôle du CDC comme l’autorité la plus respectée en matière de santé publique».
«Instrumentaliser des millions de vies américaines»
Moins d’un mois après l’entrée en fonctions de Susan Monarez, la porte-parole de la Maison Blanche avait dès lors beau jeu de justifier jeudi 28 août son éviction par un défaut «d’alignement sur la mission du Président de rendre sa santé à l’Amérique [Make America healthy again, ndlr]». Entraînant une cascade de départs parmi les plus hauts responsables de l’agence au point de mettre en état d’alerte maximale même certains sénateurs républicains, tels Susan Collins (Maine) ou le médecin Bill Cassidy, qui avaient voté pour confirmer la nomination de RFK Jr, ce départ avait aussitôt été contesté la veille par les avocats de l’intéressée : «La Dr Monarez n’a ni démissionné ni reçu de notification de la Maison Blanche l’informant de son licenciement, et en tant que personne intègre et dévouée à la science, elle ne démissionnera pas» et «reste directrice du CDC», ont-ils déclaré, annonçant avoir informé le conseil juridique de la Maison Blanche de leur position. Dans leur communiqué, ils accusent Kennedy d’«instrumentaliser des millions de vies américaines» et affirment que leur cliente a «choisi de protéger le public plutôt que de servir des objectifs politiques». La Maison Blanche a annoncé jeudi soir la nomination d’un des adjoints de Robert Kennedy Jr, Jim O’Neill, qui n’a aucune expérience médicale ni scientifique, comme directeur par intérim.
A quel «alignement» au juste se serait-elle montrée déloyale ? Selon les témoignages recueillis par le Washington Post et plusieurs autres médias américains, la virologue de 59 ans s’était vue sommer lundi 26 août par Kennedy et sa conseillère Stefanie Spear d’approuver sans examen de nouvelles restrictions sur les vaccins contre le Covid-19, et de renvoyer d’ici la fin de semaine l’ensemble de ses cadres supérieurs – ces mêmes experts qu’elle avait promis au Sénat de protéger lors de son audition de confirmation. Son refus d’obtempérer sans consulter au préalable ses équipes a alors rencontré cet ultimatum : prendre la porte de gré ou de force. Outre l’hémorragie de figures éminentes du CDC, la révolte qui s’ensuivit aura aussi accouché de lettres de démission trempée d’un vitriol rare dans les communications au sein de l’administration fédérale.
«J’ai toujours défié les dogmes scientifiques dans ma carrière et j’étais enthousiaste à l’idée de le faire à nouveau, écrit ainsi le docteur Demetre Daskalakis, directeur du Centre national d’immunisation et des maladies respiratoires, dans une missive cinglante rendue publique. Nous en sommes à sept mois de cette nouvelle administration, et aucun expert de mon centre n’a jamais briefé le ministre. Je ne sais pas qui [Kennedy] écoute, mais ce n’est certainement pas nous. Des organisations externes non vérifiées et en conflit d’intérêts semblent être les sources privilégiées plutôt que la science de référence du CDC.»
«Seuls les forts survivront»
Et le même Daskalakis – dénonçant que Kennedy ait exigé l’embauche de David Geier, un promoteur notoire de la théorie mille fois réfutée liant vaccins et autisme, afin de «réexaminer» d’anciennes données de sécurité vaccinale – ne s’est pas embarrassé de métaphores pour décrire la dérive en cours : «L’érosion intentionnelle de la confiance dans les vaccins à faible risque nous ramènera à une ère prévaccinale où seuls les forts survivront et où beaucoup, sinon tous, souffriront. L’eugénisme occupe une place prépondérante dans cette rhétorique et dérive d’un héritage que la bonne médecine et la science devraient continuer à répudier.» Debra Houry, médecin en chef du CDC, et Dan Jernigan, directeur du centre national des maladies émergentes, ont également claqué la porte, dénonçant la «politisation de la science» et l’impossibilité de poursuivre leur mission dans les conditions actuelles. «Les vaccins sauvent des vies – c’est un fait scientifique incontestable et bien établi, a écrit Houry. Récemment, la surestimation des risques et la montée de la désinformation ont coûté des vies, comme le démontrent le nombre le plus élevé de cas de rougeole aux Etats-Unis depuis trente ans et l’attaque violente contre notre agence.»
Dan Jernigan, Debra Houry et Demetre Daskalakis quittent le CDC sous les encouragements de leur collaborateurs, le 28 août à Atlanta, en Géorgie.
Dan Jernigan, Debra Houry et Demetre Daskalakis quittent le CDC sous les encouragements de leur collaborateurs, le 28 août à Atlanta, en Géorgie. (Elijah Nouvelage/Getty Images. AFP)
L’épisode révèle surtout l’ampleur du fossé séparant désormais la rhétorique mesurée que Kennedy avait adoptée lors de ses auditions de confirmation – où il nia être «antivaccins» – et la réalité brutale de son exercice du pouvoir. Jeudi matin sur Fox News, le fils de l’espoir démocrate assassiné Bobby Kennedy décrivait le CDC comme «en difficulté» et souffrant d’un «malaise profondément ancré», avant d’ajouter avec désinvolture : «Peut-être que certaines personnes ne devraient plus travailler» en cette agence qu’il qualifiait l’an dernier de «cloaque de corruption» à la solde de l’industrie pharmaceutique. Cela, afin qu’une «direction forte» soit «en mesure de mettre en œuvre les vastes ambitions du Président Trump».
Au-delà du psychodrame institutionnel, c’est bien la santé publique américaine qui est en jeu. Entre la restriction jeudi de l’accès aux vaccins Covid aux seuls plus de 65 ans ou personnes à risque, l’annulation de 500 millions de dollars de financement pour le développement de vaccins à ARN messager, et la création d’une task force chargée de réévaluer le calendrier vaccinal des enfants, les réformes déjà imposées dessinent les contours d’un démantèlement méthodique de l’architecture sanitaire du pays. Jeudi après-midi, dans un rarissime acte de défiance collective émanant de fonctionnaires fédéraux, des dizaines d’employés du CDC se sont rassemblés devant leur siège – encore marqué par les centaines d’impacts de balles d’une fusillade survenue début août, motivée par des thèses antivax – pour acclamer les trois dirigeants démissionnaires sous des pancartes clamant «la science plutôt que le complot».
Une bataille juridique
La crise survient dans un contexte de recrudescence de plusieurs maladies aisément évitables par la vaccination. Les autorités sanitaires ont recensé cette année une multiplication par cinq des cas de coqueluche, le quasi-doublement en six mois des foyers de rougeoles par rapport à l’an dernier, et un retour de la polio à New York en 2022. L’épidémie de grippe aviaire H5N1, qui se propage dans les élevages américains, nécessite par ailleurs une surveillance épidémiologique renforcée. Pendant ce temps, Kennedy a annoncé son intention de suspendre pendant plusieurs années les recherches sur les maladies infectieuses et de réduire les effectifs de l’institut national de recherche médicale, estimant nécessaire un moratoire «d’environ huit ans» dans ce domaine.
La bataille juridique qui s’esquisse autour du maintien de Susan Monarez en poste ne devrait pas durablement freiner les ambitions de l’héritier Kennedy, qui dispose désormais des mains libres pour imposer sa vision d’une Amérique enfin «libérée» des contraintes sanitaires. Le comité consultatif sur les vaccins, dont il a limogé en juin tous les membres pour les remplacer par une cohorte d’antivax, doit se réunir à la mi-septembre afin de réviser les recommandations sur la vaccination contre le Covid-19, la rougeole, ou encore l’hépatite B – une maladie dont RFK Jr a pu affirmer que le vaccin n’était fait que pour les «prostituées» et les «homosexuels aux mœurs légères». Et cette échéance pourrait ainsi marquer la liquidation de décennies de lents progrès de la santé publique américaine, au profit des chimères d’un homme sans formation médicale ni légitimité scientifique, qui aura su troquer l’aura dorée de son patronyme contre le pouvoir de déconstruire l’Etat sanitaire américain au seul gré de ses seuls délires et obsessions.
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Limogeage, démissions, pressions : aux Etats-Unis, la santé publique plus que jamais sous la botte des antivax
- Corvo
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Re: Limogeage, démissions, pressions : aux Etats-Unis, la santé publique plus que jamais sous la botte des antivax
C'est méchant à dire, mais en mettant des anti-tout aux commandes de la santé publiques, D. Trump régulera ainsi la population américaine en l'affaiblissant face aux virus, microbes et autres joyeusetés. Déjà, qu'il avait été lent à réagir face au Covid 19 (tout en se faisant vacciner en douce), si un virus encore plus dangereux et contagieux venait à survenir, ce serait le laxisme d'assuré.
Non seulement il est responsable des millions de morts dans les populations africaines en supprimant les programmes d'aides, mais il sera également responsable de la morts de milliers d'américains face aux violences climatiques et aux virus.
Il n'est pas prêt de gagner sa place au paradis, par contre l'enfer lui est acquis d'entré de jeu.
Non seulement il est responsable des millions de morts dans les populations africaines en supprimant les programmes d'aides, mais il sera également responsable de la morts de milliers d'américains face aux violences climatiques et aux virus.
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Sœur Emmanuelle
"Notre vraie nationalité est l'Humanité" Herbert Georges Wells
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Re: Limogeage, démissions, pressions : aux Etats-Unis, la santé publique plus que jamais sous la botte des antivax
Sérieux les gouvernants chinois doivent bien se marrer ... C'est bon ils ont gagné la partie suite à une série de buts volontaires contre leur camp de leurs adversaires ...