Jonas Pardo
Formateur à la lutte contre l’antisémitisme
Publié le 17 octobre 2025 à 10h00
Pour Jonas Pardo, formateur à la lutte contre l’antisémitisme et directeur de l’association Boussole antiraciste, le nouveau président de la section Marseille-Provence du Conseil représentatif des Institutions juives de France commet une lourde erreur en se disant favorable au dialogue avec le parti d’extrême droite.
Le nouveau président du Crif Marseille-Provence déclarait le 6 octobre 2025 au micro de Radio JM : « Au risque de choquer, je suis pour un dialogue […] avec certains qui sont considérés aujourd’hui comme une certaine extrême. […] Il y a un parti aujourd’hui qui est considéré comme extrême droite qui lui soutient Israël et soutient les juifs de France. Jusqu’à quand nous devons l’ignorer, c’est la question que je me pose […] et je sais que ça va déplaire. » Sur BFMTV Marseille-Provence, trois jours plus tard, il précisait encore, « au risque de vous choquer », qu’il était pour échanger avec le Rassemblement national qui serait, selon lui, rentré dans l’arc républicain et qui ne stigmatiserait plus les juifs et Israël.
C’est à notre connaissance la première fois que la section marseillaise du Conseil représentatif des Institutions juives de France envisage publiquement un dialogue avec le Rassemblement national. La présence de trois cadres du RN [et de l’UDR, la formation d’Eric Ciotti alliée au parti frontiste] au dîner du Crif en septembre 2025 avait été qualifiée par un administrateur [interrogé par Mediapart] de « participation accidentelle, qui ne vaut pas invitation officielle et qui ne constitue pas un précédent ». Le changement de mandat est donc un changement de ligne.
Le député RN Franck Allisio, ravi de figurer parmi les invités du dîner, posait pourtant récemment aux côtés de militants néonazis. Voilà pourquoi le rapprochement « risque de choquer ».
Le président du Crif Marseille-Provence se trompe deux fois. D’abord, en croyant que le parti créé par des collaborationnistes aurait renoncé à son héritage historique et idéologique. Sa cheffe de file, Marine Le Pen, considérait ainsi en 2022 : «
Nous n’avons pas à rougir de notre histoire. » L’abandon de l’antisémitisme n’est qu’une façade à visée électorale.
Louis Aliot, l’artisan du rapprochement entre institutions juives et RN, le disait explicitement : «
La dédiabolisation ne porte que sur l’antisémitisme […] C’est l’antisémitisme qui empêche les gens de voter pour nous. »
Marine Le Pen et Jordan Bardella restent très connectés à la « GUD Connection » à qui l’on doit les slogans «
Deauville, Sentier : territoires occupés » ou «
Sioniste, casse-toi, la France n’est pas à toi ».
Julien Odoul, porte-parole du RN, accusait récemment le Crif d’être responsable des « politiques d’immigration massives » et de la montée de l’antisémitisme en France dans une déclaration qui conjugue à la fois racisme et antisémitisme.
Quel travail le RN a-t-il réalisé sur la question de l’antisémitisme ? D’après les études de la Commission nationale consultative des Droits de l’Homme, le RN reste le parti qui réunit les personnes qui adhèrent le plus aux préjugés antisémites.
Dans la marche contre l’antisémitisme en novembre 2023, des militants regroupés autour de Marine Le Pen ont crié « Dégagez, sales juifs » aux militants [du collectif] Golem venus les confronter. Après avoir été à la pointe de la lutte contre le négationnisme dans les années 1990,
le Crif Marseille-Provence permettra-t-il d’adouber ceux qui prétendent que Jean-Marie Le Pen n’était pas antisémite ?
Deuxièmement, soutenir inconditionnellement le gouvernement israélien n’est pas rendre service aux juifs de France, et ce n’est certainement pas la meilleure manière de lutter contre l’antisémitisme. Benyamin Netanyahou s’est discrédité en prétendant que les mandats d’arrêt émis par les instances juridiques internationales [contre lui et Yoav Gallant, son ministre de la Défense] seraient motivés par l’antisémitisme. La conférence internationale sur l’antisémitisme organisée par le ministère israélien de la Diaspora en mars 2025 était également une tentative d’instrumentaliser la lutte contre l’antisémitisme au profit du gouvernement israélien.
L’ensemble des experts et des institutions juives investis dans cette lutte ont annulé leur participation, en rappelant qu’il était impossible de mener la lutte contre l’antisémitisme aux côtés de Marine Le Pen et d’autres dirigeants antidémocratiques, racistes et antisémites.
Le gouvernement de Netanyahou, en participant à la construction d’une internationale d’extrême droite et en réduisant la diaspora juive à un réservoir de recrues potentielles pour l’alya [terme hébreu désignant la « montée » vers Israël], affaiblit les possibilités de pérennité du franco-judaïsme. Actuellement, les objectifs du gouvernement Netanyahou vont clairement à l’encontre des intérêts des juifs en diaspora. Lutter contre l’antisémitisme est un travail de terrain au long cours, les déclarations d’intention ne suffisent pas. Il s’agit de construire un dialogue avec les organisations de la société civile et entre communautés religieuses, créer des liens entre les élèves juifs retirés de l’école publique à cause de l’antisémitisme et les élèves non-juifs de celle-ci, apaiser les tensions sociales pour rendre les points de vue juifs audibles… Nous savons que la tâche est immense. L’alliance avec le RN empêcherait la possibilité même de ce travail de terrain, d’autant plus dans le contexte multiculturel marseillais.
Le cas des Etats-Unis montre bien comment l’extrême droite contemporaine utilise les institutions juives dans un but électoral, pour ensuite couper les ponts et participer à la diffusion de l’antisémitisme. Loin de le combattre, les réseaux trumpistes ont largement contribué à la diffusion de l’antisémitisme aux Etats-Unis. Le directeur du FBI Kash Patel a récemment accusé l’organisation de lutte contre l’antisémitisme Anti-Defamation League (ADL), qui avait pourtant salué l’élection de Donald Trump, d’avoir « mené des opérations honteuses d’espionnage contre des Américains ». Il a annoncé rompre tous les liens avec elle, le jour de Kippour.
Le rejet compréhensible de La France insoumise n’est pas une raison valable pour conclure une alliance avec le RN. La préférence nationale, au cœur du programme de ce parti, est un projet d’exclusion qui est aux antipodes des valeurs du judaïsme.
L’extrême droite porte une vision conspirationniste et paranoïaque de la société, où les accusations antijuives ne sont jamais très loin.
Son antisémitisme se conjugue au passé, mais aussi au présent. Ne l’aidons pas à s’exprimer.
https://www.nouvelobs.com/societe/20251 ... table.html