
Face à un parterre d’avocats, de juristes et de défenseurs des droits humains, l’Américaine demande à l’assistance : « Ne me taguez pas ». Ce 3 décembre, cette responsable d’une fondation explique qu’elle ne souhaite pas voir son visage sur les réseaux sociaux. Ni son nom, qu’elle se garde bien de prononcer. Elle intervient dans l’une de ces mini-conférences organisées en marge de l’Assemblée des 125 États membres de la Cour pénale internationale (CPI) qui s’est tenue à La Haye, début décembre. « J’exerce mon droit au premier amendement [notamment la liberté d’expression] qui, j’en suis sûre, me permet ce type d’activité », précise-t-elle. Tout soutien à une personne ou une entité sous sanctions peut entraîner, pour les ressortissants américains, des sanctions civiles et pénales. Et depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche, les sanctions tombent une à une sur la Cour : six juges sont déjà visés pour avoir notamment émis des mandats d’arrêt contre le Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahu, et Yoav Gallant, l’ex-ministre israélien de la Défense. En février puis juin, le procureur général et ses deux adjoints ont eux aussi rejoint la liste américaine des narcos et des terroristes. Les États-Unis ont aussi ciblé l’experte des Nations unies, Francesca Albanese. Puis le 4 septembre, les ONG « directement impliquées dans le ciblage illégitime d'Israël par la CPI », selon les mots du secrétaire d'État américain Marco Rubio, dans un communiqué : Al Haq, Al Mezan et le Centre palestinien pour les droits humains (PCHR). Washington exige de la Cour l’annulation des mandats d’arrêt émis le 21 novembre 2024 contre Benyamin Netanyahu et Yoav Gallant pour les crimes contre l’humanité commis à Gaza, et la clôture de l’enquête sur les crimes commis en territoire palestinien. Plus largement, Washington interdit à la CPI toute poursuite qui viserait les ressortissants d'États non membres de la CPI comme les États-Unis et Israël.
Tentatives d’intimidation
Face aux « tentatives directes de nous intimider, nous continuons. Nous documentons, prévient Shawan Jabarin, directeur d’Al Haq, qui se revendique comme la plus vieille organisation palestinienne de défense des droits humains. La justice n’est pas un pique-nique, pas une blague ». Toujours debout ! C’est en substance la réponse des trois ONG palestiniennes ciblées par les sanctions américaines. Présentes à La Haye lors de cette Assemblée, elles ont tenté de mobiliser les États, publiquement, lors d’un discours à la tribune, et en coulisse. « Nombre de nos partenaires veulent continuer à nous financer, explique Raji Sourani, le directeur du Centre palestinien pour les droits humains, mais comment recevoir ces donations sans compte en banque ? Dans un sac ?! » Les trois organisations n’ont plus de compte bancaire [le système bancaire mondial est intrinsèquement lié au dollar] ou de compte YouTube, sur lesquelles elles pouvaient communiquer leurs rapports d’enquêtes. « Il y a un génocide, des meurtres de masse, des destructions, la famine, les déplacements et nous continuons à travailler ! » dit l’avocat palestinien. À Gaza, l’équipe continue de documenter les crimes, assure-t-il, mais « si en plus ils ne reçoivent rien, comment pourront-ils continuer à travailler ? »
Les preuves ciblées
« La cible, ce sont les preuves que nous fournissons », dit Raji Sourani, et « nous représentons des milliers de victimes » dans la procédure en cours devant la CPI. Les trois ONG coopèrent avec le bureau du procureur. Elles soutiennent aussi l’affaire intentée par l’Afrique du Sud contre Israël pour violation de la Convention sur le génocide, devant la Cour internationale de justice (CIJ). Cette fois, Israël comme les États-Unis sont bien membres de cette instance juridique de l'ONU. « La question ici n’est pas la défense de Gaza ou de la Palestine, mais celle de l’État de droit », dit M. Sourani. Suite à la destruction de sa maison à Gaza, puis après avoir été « une seconde fois ciblé », il a dû quitter la bande de terre. Les bureaux de l’organisation, à Jabalia, Gaza City et Khan Younès ont été détruits, « effacés ». Shawan Jabarin rappelle que l’histoire « ne date pas d’hier. Il y a dix ans que nous sommes confrontés à une campagne de dénigrement, y compris dans ce pays [les Pays-Bas], et dans cette ville [La Haye] ». En 2013, communications électroniques sur écoute, bouquets funéraires sur le paillasson de la correspondante d’Al Haq à La Haye. « Lorsqu’ils ont échoué à nous rendre silencieux, alors l'État lui-même est monté au front », explique Shawan Jabarin. Le 19 octobre 2021, six organisations palestiniennes étaient décrétées organisations terroristes. « Nous sommes des terroristes en costume !, ironise Raji Sourani, nous couvrons les terroristes, nous sommes affiliés à leurs organisations, c’est depuis des années la rhétorique d’Israël contre les organisations palestiniennes. Mais maintenant, c’est celle des États-Unis ! »
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