
"Plusieurs images et vidéos envoyées à la rédaction des Observateurs de France 24 montrent des avions israéliens en vol, à basse altitude, au-dessus de zones agricoles du gouvernorat de Quneitra, dans le sud de la Syrie.

"Sur certaines séquences, on distingue clairement une traînée blanche derrière l'appareil, compatible avec une opération de pulvérisation de produits. Et ce, alors que dans plusieurs villages du gouvernorat de Quneitra, des agriculteurs affirment que des avions israéliens ont pulvérisé des substances chimiques les 25, 27 et 30 janvier 2026. Ces opérations ont eu lieu le long de la ligne de séparation avec le Golan occupé par Israël, surnommée "ligne Alpha".
La chaîne israélienne i24News a indiqué le 2 février, que l'armée procédait à des pulvérisations d'herbicides "dans les zones proches de la frontière syrienne et libanaise, afin de détruire la végétation sous laquelle pourraient se cacher des terroristes". Contacté par notre rédaction, le porte-parole de l'armée israélienne n'a pas répondu à nos sollicitations.
Un accord conclu en 1974 entre Tel-Aviv et Damas établissait, dans la région du Golan, une zone tampon démilitarisée sous le contrôle de l'ONU. Depuis la chute du régime de Bachar al-Assad le 8 décembre 2024, l'armée israélienne a construit onze bases militaires à l'intérieur de cette zone et en territoire syrien, dont un point stratégique majeur sur le mont Hermon, offrant une capacité de surveillance dominante sur toute la région. C'est dans ce secteur, notamment autour des villages de Kodna et al-Razaniyeh, en zone rurale du gouvernorat de Quneitra, que des opérations de déboisement et de pulvérisation chimique ont été signalées par des habitants

"Dix jours après le passage des avions, tout était jaune, puis tout est mort"
Abou Salah (le nom a été changé) est agriculteur dans le village d'al-Razaniyeh dans le gouvernorat de Quneitra.
"Le 27 janvier 2026, des avions sont passés au-dessus de nos terres et ont commencé à pulvériser. Nous ne savons pas quelle était cette substance, mais nous avons vu le produit tomber sur les champs. Dix jours après le passage des avions, tout était jaune, puis tout est mort. J'ai perdu 75 hectares de blé, toute ma récolte a disparu.
Nous avions emprunté de l'argent pour cultiver ces terres parce que l'année précédente avait été mauvaise à cause du manque de pluie. Cette année, la pluie était bonne, nous pensions que ce serait une année de compensation. Maintenant, nous avons perdu la récolte et nous avons encore les dettes. Les gens veulent leur argent. Je ne sais pas quoi faire.
Les forces d'occupation israéliennes veulent que cette zone devienne une zone sans vie, pas seulement une zone sans armes. Ils veulent nous forcer à partir. Mais c'est notre terre et nous ne la quitterons pas. Depuis la chute du régime syrien le 8 décembre 2024, nous subissons des incursions répétées, des tirs, des arrestations. Avant, déjà, j'avais perdu des moutons à cause de tirs directs contre mon troupeau. Aujourd'hui, ils ont tué notre terre en la pulvérisant avec des substances toxiques. Et en face, nous ne voyons aucune attention de la part de notre gouvernement. Nous sommes perdus entre les deux. "
"Le couvert végétal autour de Kodna est devenu nettement moins 'sain' à partir du début de 2025"
Contacté par notre rédaction, le directeur de l'agriculture du gouvernorat de Quneitra, Jamal Mohammad Ali, confirme que des équipes techniques se sont rendues sur place. Selon lui, des avions israéliens ont pulvérisé "toute la bande frontalière, du secteur nord au secteur sud". Des prélèvements ont été faits, les résultats ne sont pas encore publics mais, selon lui, "il s'agirait d'herbicides généraux, du diuron et du 2,4-DP".
Selon Jamal Mohammad Ali, les cultures touchées jaunissent, puis se dessèchent jusqu'à mourir, avec des effets qui continuent de se propager dans certaines parcelles. Les autorités locales estiment qu'environ 400 hectares de céréales et 4 000 hectares de pâturages sont affectés, privant le bétail de zones de pâture et menaçant les moyens de subsistance des agriculteurs.
Des épandages ont également été réalisés autour du village de Kodna. Sur la base d'images satellites publiées sur X par le compte d'enquête en ligne Samir, nous avons comparé l'évolution de la zone visée depuis 2022, avec des images en couleur infrarouge, les zones rouges indiquant une végétation dense. Il apparaît clairement qu'en 2026, le couvert végétal est bien moindre.

Contacté par notre rédaction, He Yin, spécialiste en imagerie satellitaire à la Kent State University, analyse ces images :
"La conclusion la plus claire est que le couvert végétal autour de Kodna est devenu nettement moins 'sain' à partir du début de 2025 et que cette dégradation s'est poursuivie jusqu'au début de 2026.
Sur les images de février 2022 à 2024, les champs apparaissent systématiquement en rouge vif, ce qui indique une végétation dense et vigoureuse. En revanche, les images de 2025 et 2026 montrent la même zone dans des teintes plus pâles et brunâtres, avec un signal rouge affaibli, ce qui correspond à une diminution de la densité ou de la vitalité de la végétation – par exemple davantage de sol nu ou des plantes affaiblies."
"Cette terre était couverte d'arbres, ils ont tout coupé"
Hassan (le nom a été changé) cultivait des terres dans la zone touchée.
"J'ai perdu 80 hectares. Tout ce que j'ai semé a jauni. Même les oliviers ont commencé à perdre leurs feuilles. C'est sur ma terre et celle de mon oncle. Cette zone faisait plus de 2 000 hectares. Elle était plantée de pins et d'amandiers. Quand l'armée israélienne est entrée après la chute du régime syrien, elle a coupé tous les arbres. Toute cette zone forestière a été rasée. C'est pour cela que sur les cartes, on voit une grande surface vide. Ensuite, ils ont pulvérisé. Ces violations ont eu lieu sous mes yeux et je n'ai rien pu faire. C'est la loi du plus fort contre le plus faible. "

Au Liban, des épisodes similaires ont été interprétés par des responsables locaux comme s'inscrivant dans un contexte sécuritaire lié aux tensions avec le Hezbollah dans une zone frontalière régulièrement marquée par des opérations militaires israéliennes contre l'organisation chiite. Deux ministères ont indiqué que des analyses révèlent l'usage d'un herbicide à forte concentration, évoquant un risque sanitaire et environnemental.
En Cisjordanie, des accusations contre des colons
Des signalements comparables ont aussi eu lieu en Cisjordanie. Dans la région de Masafer Yatta, au sud d'Hébron, des agriculteurs affirment que des colons ont pulvérisé des substances chimiques début février 2026.
Hussein Shanaran est l'un de ceux dont les terres ont été attaquées par des colons :
"Au début du mois de février 2026, des colons ont pulvérisé nos terres à la main avec des pompes. Une semaine plus tard, dans la nuit du 6 février 2026, j'ai entendu des drones. Ils ont pulvérisé à nouveau, mais cette fois, depuis les airs. La surface totale est d'environ 450 hectares. Moi, j'ai perdu 20 hectares de blé et d'orge. Cette terre m'appartient, ainsi qu'à mes cousins. Nous la cultivons pour produire du fourrage pour nos animaux. Maintenant, j'ai tout perdu. Chaque année, je récoltais environ trois tonnes de blé, en plus du foin. J'ai perdu environ 5 000 dollars et la terre a été empoisonnée. Mes oliviers et les vignes ont aussi été endommagés."
https://www.france24.com/fr/moyen-orien ... isjordanie


