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Quentin Deranque, un étudiant traditionaliste au croisement des chapelles de l’extrême droite radicale
Le militant mort samedi 14 février après un lynchage dans les rues de Lyon, catholique intégral attiré par l’« autodéfense », incarne la nouvelle jeunesse d’extrême droite.
Par Clément Guillou et Richard Schittly (Lyon, correspondant)
Sur le lieu du lynchage qui a coûté la vie à Quentin Deranque, à Lyon, le 16 février 2026. OLIVIER CHASSIGNOLE/AFP
Mort samedi 14 février à la suite d’un lynchage dans les rues de Lyon, Quentin Deranque est décrit par ses proches comme un étudiant pieux, sans histoire et travailleur, investi dans l’aide aux plus pauvres, peu suspect de radicalité. Les groupuscules qui rendent honneur depuis le week-end à leur « camarade » racontent aussi l’histoire d’un jeune homme en pleine recherche identitaire. Se dessine à travers lui le portrait de la nouvelle jeunesse d’extrême droite, d’un catholicisme intégral et attiré par l’« autodéfense ».
Etudiant en science des données à l’université Lyon-II, Quentin Deranque était aussi et avant tout, selon ses proches, un paroissien féru de philosophie et de morale, avec la conviction du missionnaire. Assidu de l’église traditionaliste Saint-Georges, où la messe se dit en latin dans le quartier du Vieux Lyon, il s’est converti « il y a quelques années », selon son ami Vincent, qui a loué sur l’antenne d’extrême droite Radio Courtoisie « ses vertus morales et spirituelles ».
« Il a beaucoup lu saint Thomas d’Aquin, saint Augustin », a-t-il ajouté, dressant le portrait d’un rat de bibliothèque plutôt que d’un « rat noir », le surnom des militants violents du Groupe union défense (GUD). La vision politique radicale du jeune homme apparaît derrière ces mots : « C’était un jeune homme normal qui s’était réenraciné. Qui aimait son pays, qui aimait son peuple, sa civilisation, sa religion. Quentin appartient à la légende, c’est déjà un héros et un martyr. »
La veille, sur les marches de la Sorbonne, à Paris, un autre ami de sa paroisse, Baptiste, l’a décrit comme un « jeune homme profondément pieux, intelligent, curieux, (…) [un] jeune homme français, radical dans sa foi, avec un sens de la justice aiguisé ». Avant de s’installer à Lyon pour ses études, Quentin Deranque fréquentait la paroisse de Notre-Dame-de-l’Isle, à Vienne (Isère), autre lieu traditionaliste à quelques kilomètres de son village de Saint-Cyr-sur-le-Rhône (Rhône). Il convainc alors une partie de sa famille de se convertir, selon les récits faits par ses proches, et devient le parrain de son propre père à l’église lyonnaise de Saint-Georges il y a deux ans.
Dans ce contexte, il passe aussi par les conférences à Lyon d’Academia Christiana, participe à sa fête de rentrée ainsi qu’à son pèlerinage en Provence. Sous couvert d’une école de foi, Academia Christiana est aussi le point de convergence des extrêmes droites radicales, partisan de la remigration et de l’entraînement au combat physique, et dont la liste de lectures recommandées présente nombre d’auteurs antisémites
Alors ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin avait promis sa dissolution en 2023, avant d’y renoncer – entre-temps, Academia Christiana a essaimé à travers plusieurs « communautés » partout sur le territoire. « C’est révélateur d’une tendance actuelle, celle des “born again” qui passent par Academia Christiana et se retrouvent ensemble malgré les différences idéologiques, note le théoricien identitaire Jean-Yves Le Gallou, qui incarnait lui l’extrême droite païenne. Globalement, ils partagent le même combat pour l’identité et peuvent être dans plusieurs groupes à la fois. »
Mouvance nationaliste-révolutionnaire
Toutes les chapelles de l’extrême droite radicale se trouvent imbriquées dans le parcours personnel de Quentin Deranque, jusqu’à sa fin tragique. C’est pour protéger le groupe identitaire et « fémonationaliste » Némésis que le jeune homme s’est trouvé nez à nez avec un groupe de militants antifascistes. Lui-même militait pourtant dans la mouvance nationaliste-révolutionnaire (NR), aujourd’hui dominante dans l’ultradroite lyonnaise, que des sources policières évaluent entre 400 à 500 membres – contre 800 d’ultragauche.
Là où les identitaires se focalisent sur le combat pour la « civilisation européenne », nécessairement blanche, contre l’islam et le présumé « grand remplacement », les « NR », tout aussi ethnicistes, se distinguent par leur fibre sociale, leur antisémitisme et un soutien aux causes anti-impérialistes – dont le combat pour la Palestine, objet de la conférence de l’élue « insoumise » Rima Hassan que Némésis voulait perturber.
Comme l’a révélé le site Mediapart, Quentin Deranque militait dans un petit groupe isérois, les Allobroges – dont le nombre de membres tient sur les doigts des deux mains, d’après leurs communications sur les réseaux sociaux. Créé en 2025 à Bourgoin-Jallieu (Isère), ce groupement informel avait défilé à l’ombre des croix celtiques lors du défilé annuel du Comité du 9-Mai, rassemblement annuel organisé par la mouvance néofasciste. Quentin Deranque était aussi dans les rues de Paris ce jour-là, le visage dissimulé par un cache-cou et des lunettes de soleil, comme la quasi-totalité des militants, ainsi que l’a confirmé au Figaro un activiste lyonnais.
Avant cela, Quentin Deranque est passé par la troisième mouvance principale de l’extrême droite : les royalistes de l’Action française ont affirmé, par leur section de Vienne, qu’il avait milité dans leurs rangs. Le chemin des rangs royalistes à ceux, plus radicaux et tournés vers l’action violente, des nationalistes-révolutionnaires n’est pas inhabituel chez les jeunes militants, relate le journaliste indépendant Sébastien Bourdon, spécialiste de la mouvance, dans son livre-enquête Drapeau noir, jeunesses blanches (Seuil, 2025). Marc de Cacqueray-Valménier, une figure du milieu, en est l’exemple le plus connu, lui-même ayant théorisé la nécessité de créer une « interfaf », c’est-à-dire une alliance entre ces différentes familles réunies par le rejet de la gauche et de l’immigration, et la défense de la « race blanche ».
« La disparition [d’appareils nationaux] a entraîné un morcellement de la mouvance en groupuscules locaux et abaissé l’importance des distinctions idéologiques, note l’auteur. La tendance à l’“interfaf” dans l’action prend le pas sur les désaccords qui relèvent en général davantage de la forme et de l’apparence que du fond. » Une tendance illustrée par la co-organisation de l’hommage de dimanche à Paris entre militants identitaires d’un côté, nationalistes-révolutionnaires de l’autre.
« Autodéfense blanche »
Autre groupe à avoir revendiqué son compagnonnage avec Quentin Deranque : Audace Lyon, descendant du Bastion social, un groupe nationaliste-révolutionnaire dissous en 2019. Outre un communiqué saluant « notre camarade Quentin » et dénonçant « la droite parlementaire et sioniste », Audace Lyon a confirmé à l’Agence France-Presse, par la voix d’un porte-parole, la participation du jeune homme « à de nombreux entraînements sportifs à nos côtés, encore la semaine dernière », pour faire de la boxe ou du footing. Il n’était « ni violent ou agressif », a-t-il toutefois précisé.
Ce groupe néofasciste fait de l’entraînement à l’« autodéfense blanche » un pilier de son engagement, afin de « défendre » le terrain lyonnais face aux antifascistes. Né en 2019 pour « défendre les intérêts des Français d’ascendance européenne », Audace Lyon est implanté dans le Vieux Lyon, épicentre de l’extrême droite locale, où vivait aussi Quentin Deranque. Avec son colocataire Rémy Chemain, il s’entraînait également à la boxe et à la musculation pour soigner un physique maigrelet, comme ce dernier l’a raconté au Dauphiné libéré – tout en le décrivant comme « sérieux et pondéré », « absolument pas violent ».
Quentin Deranque n’avait pas de casier judiciaire, a confirmé le procureur de Lyon lundi 16 février. Rémy Chemain, de son côté, avait été renvoyé devant la justice après une attaque de militants antifascistes à Lyon, en 2018, en compagnie d’autres membres du Bastion social. Devant le tribunal pour enfants, il avait expliqué s’être éloigné de la mouvance nationaliste.