Paul Eaton, général de l’armée américaine : « Les États-Unis se retrouvent à la dérive sur les plans diplomatique, économique et militaire »
Le général Paul Eaton sait les conséquences des guerres mal préparées au Moyen-Orient. En Irak, c’est lui qui, après l’invasion de 2003, avait dirigé les opérations de formation de l’armée irakienne menées par les États-Unis.
Quinze jours après le début du conflit avec l’Iran, le septuagénaire fustige l’absence de stratégie de la Maison-Blanche et s’inquiète pour la suite.
LA TRIBUNE DIMANCHE – Depuis le début de la guerre contre l’Iran, les objectifs affichés par les États-Unis n’ont cessé de varier. Quel est l’état final recherché ?
PAUL EATON – Les frappes américaines et israéliennes détruisent des ressources militaires, politiques et certaines ressources économiques iraniennes. Mais
nos dirigeants civils semblent incompétents et incapables d’exploiter ces leviers pour créer une ouverture diplomatique, une possibilité d’atteindre un objectif final qui n’est pas encore défini. Du fait de cette conduite incompétente de la guerre, les États-Unis se retrouvent à la dérive sur les plans diplomatique, économique et militaire
L’administration Trump a lancé ce conflit sans anticiper la fermeture du détroit d’Ormuz. Cela vous paraît-il cohérent ?
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Cette fermeture était parfaitement prévisible. L’utilisation de cette arme économique faisait partie des hypothèses étudiées par la direction des opérations interarmées chargée de la planification à long terme pour le chef d’état-major des armées.
Elle figure ainsi dans le plan d’opérations 1002, qui anticipe un conflit à grande échelle dans le golfe Persique.
Ce plan a souvent été ressorti des tiroirs pour être revu et révisé.
Mais depuis la purge de nos hauts responsables militaires par le secrétaire à la Défense Pete Hegseth, la peur et l’intimidation ont étouffé la phase de discussion avant et après la publication d’un ordre de bataille. Depuis le début des opérations, les idées surgissent dans les conférences de presse du président et du secrétaire à la Défense, sans structure de planification pour les soutenir. Ils improvisent au fur et à mesure. Les États-Unis sont en mode réaction face aux actions des Iraniens.
La marine américaine pourrait-elle escorter les pétroliers à travers le détroit ou est-il trop tard pour le faire ?
S
i on se base sur l’hypothèse d’une fermeture du détroit, la planification aurait dû faire en sorte que la marine américaine ou les gardes-côtes disposent des moyens nécessaires pour assurer le transit du pétrole à travers le détroit. Or, il semble que cela ne soit pas le cas. C’est une nouvelle illustration des négligences militaires dans ce conflit.
Une opération terrestre pour récupérer le stock d’uranium enrichi iranien ou pour s’emparer de l’île Kharg est-elle possible ?
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L’Iran est un pays peuplé de 93 millions d’habitants et deux fois et demie plus grand que le Texas. Son terrain est complexe avec sa façade maritime, des lignes de communication très longues. Le mécontentement des Iraniens envers leur propre gouvernement pourrait se transformer en une très forte hostilité envers quiconque attaquerait leur territoire. Prendre les hauteurs autour du détroit d’Ormuz ou l’île de Kharg serait possible. Mais l’idée d’introduire des troupes sur le sol iranien me semble extrêmement risquée.
Les États-Unis sont-ils pris au piège d’un conflit asymétrique ?
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Cette guerre choisie n’avait pas pour but de défendre un intérêt national vital des États-Unis. Trump a pris la décision d’intervenir en étant largement influencé par la facilité avec laquelle il a réussi à extraire Nicolás Maduro du Venezuela.
Trump a sous-estimé les Iraniens et surestimé sa propre capacité à influer sur le cours des événements.
À l’opposé, les dirigeants de la République islamique d’Iran voient dans cette guerre un intérêt existentiel. Dans ce conflit, l’initiative est passée de l’attaquant au défenseur. Les Iraniens ont saisi une opportunité à très faible coût et à très fort impact en fermant le détroit. La durée de cette guerre pourrait donc dépendre des Iraniens et d’une décision prise dans un bureau à Téhéran.
Combien de temps peut-elle se prolonger ?
- La quantité de munitions dont disposent les deux camps aura une incidence sur la situation.
Le scénario le plus probable est que Trump se proclame victorieux en déclarant avoir anéanti la capacité de l’Iran à faire la guerre et à influencer le Golfe. Or, si le détroit reste fermé après leur départ, les États-Unis se retrouveraient avec un intérêt national vital non satisfait. L’économie mondiale en souffrirait considérablement et notre économie serait également menacée. Les États-Unis peuvent avoir causé plus de dégâts qu’ils ne le pensent.
Font-ils la même erreur que pendant l’invasion de l’Irak en 2003 ?
- Lors de notre deuxième guerre contre l’Irak, le secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld avait interdit au commandement et à l’état-major du Centcom de planifier la phase d’occupation de l’Irak. Il partait du principe que l’infrastructure politique irakienne resterait en place sans Saddam Hussein et que nous serions accueillis à bras ouverts. Nous n’avions donc pas prévu la suite.
Le fait que nous assistions aujourd’hui à un Irak 2.0 en Iran montre que l’administration américaine n’a pas tiré les leçons du passé ou qu’elle les a oubliées.
L’armée américaine est-elle en train de devenir un instrument au service du président ?
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En limogeant une poignée de généraux de haut rang, Donald Trump et Pete Hegseth ont fait savoir que les discussions ouvertes n’étaient pas les bienvenues dans l’armée. Un officier supérieur peut donc hésiter à exprimer ses opinions. Nous avons tous prêté serment à la Constitution des États-Unis pour la soutenir et la défendre, et non un serment d’allégeance au président ou au secrétaire à la Défense.
Le président et son secrétaire à la Défense veulent faire de l’armée américaine un instrument politique entre leurs mains. Reste à voir si cela va se concrétiser. "
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