Quelle qu’en soit l’issue et quelles qu’en aient été les motivations, la guerre lancée par Trump contre l’Iran restera comme un épisode important, sinon décisif, dans l’histoire de la chute de l’empire américain. Comme Edward Gibbon l’a expliqué dans sa Chute de l’Empire romain, les empires ne s’effondrent pas du jour au lendemain. Ils sont minés de l’intérieur et assaillis de l’extérieur par une combinaison de facteurs et d’évènements non seulement militaires mais aussi économiques, diplomatiques et civilisationnels. Ils s’effritent au ralenti, de batailles perdues en initiatives funestes aux conséquences incontrôlées dont l’effet n’est pas aussitôt visible.
L’empire américain est certes très différent de ce qu’était l’empire romain. Mais il en est l’équivalent contemporain depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, et encore plus depuis l’effondrement de son rival soviétique. La République proclamée à Philadelphie en 1776 s’inspirait de celle qui avait gouverné Rome dont elle a repris les emblèmes (l’aigle) et la monumentalité (le Capitole). Elle a connu une mutation similaire. L’idéal démocratique s’est mué en pouvoir personnel et tyrannique et en idéologie impérialiste. Le processus a été décrit dès 1973 par l’historien Arthur Schlesinger dans The Imperial Presidency et repris en 2007 par Cullen Murphy dans Are We Rome ?
L’empire américain a bâti son influence sur les mêmes armes que son prédécesseur antique, se dotant de la plus puissante machine de guerre que le monde ait connue, jadis les légions romaines, aujourd’hui l’US Army. La pax americana a imposé un ordre international stabilisé par un système de lois, de règles, de traités et alliances favorisant les échanges et les communications, dont l’empire a été le principal bénéficiaire, de même que la pax romana garantissait au profit de Rome la prospérité du seul monde alors connu des Occidentaux, le pourtour de la Méditerranée et les territoires adjacents.
Les écrans ont remplacé les arènes
L’extension de l’empire américain s’est accompagnée, et a été consolidée, par le soft power de sa civilisation, l’american way of life qui a façonné le monde moderne de la même manière que les peuples «barbares» du monde antique, de Gaule en Palestine, avaient adopté l’administration et le droit, les savoirs, techniques, arts, modes et jeux venus de Rome, capitale du monde du Ier siècle comme Washington l’est de celui du XXIe.
Mais tout empire est confronté à des conflits et révoltes incessantes sur les limes (limites de l’empire). Il dépend de ressources et matières premières distantes et de voies de communication de plus en plus longues et exposées. Il permet un accroissement spectaculaire des inégalités, en son cœur comme entre les régions sous son influence. Il est corrompu par la vénalité de puissances d’argent de plus en plus monopolistiques. Il doit faire face à des pressions migratoires, pandémies et catastrophes naturelles.
Le déclin de l’empire est accéléré par l’accession au pouvoir suprême de dirigeants – empereur ou président – incompétents, irresponsables, tyranniques et caractériels voire carrément fous. Entourés d’une cour de sycophantes, ils prennent des décisions souvent erratiques, qui ont avant tout pour objet de préserver leur pouvoir en manipulant le peuple par la fascination des images (ou simulacres), des proclamations (ronflantes ou mensongères), l’édification de monuments imposants et la multiplication de jeux spectaculaires. Les écrans ont remplacé dans l’empire américain les arènes de l’empire romain.
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