Crise chez Grasset : n’en déplaise à Vincent Bolloré, la liberté ne se gagne pas «sous la dictée»
Après la tempête due à l’éviction d’Olivier Nora de la prestigieuse maison d’édition, le milliardaire d’extrême droite a lancé une contre-attaque nauséabonde dans le «JDD», journal qu’il contrôle.
Une note de bas de page aux lecteurs s’impose.
Ou plutôt de haut de page, en grosses lettres rouges, ou en gras si cela se voit mieux. Un avertissement quoi ! Ils ont le droit de savoir ! Pardon, vous, qui êtes en train de lire Libération, avez le droit de savoir. Mais quoi donc ? Que vous lisez là , maintenant, que vous avez sous les yeux un éditorial écrit «sous la dictée». Mais «sous la dictée» de qui ? Le peu d’honneur qu’il reste à l’auteur de ces lignes fait qu’il est difficile de l’avouer.
Faut pas pousser quand même…
Heureusement, le Journal du dimanche est là pour faire le boulot, le révéler au Tout-Paris, à la France entière, que dis-je, à la face du monde.
Libération écrit ou choisit ses unes «sous la dictée» d’un directeur de conscience tapis dans l’ombre, lui-même au service d’intérêts dictés eux, forcément, par une ombre encore plus maléfique et puissante.
Grotesque
On rigole, on rigole, mais c’est ce que voudrait faire croire le JDD, propriété de Vincent Bolloré. L’hebdomadaire d’extrême droite, désormais clairement complotiste, l’a écrit tel quel dans un dossier consacré au limogeage d’Olivier Nora de la direction de Grasset par l’industriel milliardaire, également propriétaire des éditions Hachette. L’affaire suscite un émoi considérable dans le monde de l’édition. Libération en a fait sa une mercredi 15 avril. Une couverture décidée «sous la dictée» donc.
C’est grotesque. Un stagiaire de troisième qui n’aurait passé qu’une semaine dans nos murs pourrait expliquer à M. Bolloré et ses affidés que «ça se passe pas comme ça» chez McLibé…
Mais que le lecteur ne s’y trompe pas : le second degré utilisé dans les premières lignes de cet éditorial n’est pas là pour minimiser le fond de cette affaire Grasset, ou la ramener à une obscure histoire d’ego journalistique ou de querelle corporatiste mineure.
Le fond de l’affaire, c’est que virer Olivier Nora comme imaginer la rédaction de Libé le doigt sur la couture d’un quelconque pantalon racontent la même vision d’un monde où la liberté est une contrainte.
Où la dissonance de points de vue effraye. Où l’obéissance rassure. Où la culture qui émancipe doit être cadenassée. C’est un monde où la vie est simple, dictée par le noir ou le blanc, la force et l’autorité. Jamais par les dégradés de gris qui interrogent, indisposent, remettent en question.
N’en déplaise à Vincent Bolloré, c’est l’amour de ces nuances qui s’enlacent, de ces libertés qui s’affrontent, de ces désordres qui bousculent, qu’ils soient dans les livres ou dans les journaux, qui nous fait redouter ce monde «sous la dictée» dans lequel lui vit. Et voudrait qu’on vive.
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