
"Pour le politiste et haut fonctionnaire Nicolas Tenzer, les liens du parti de Marine Le Pen avec la Russie font peser un risque pour l’indépendance du pays, qui pourrait se retrouver exclu de décisions stratégiques internationales. "
La « poutinisation des esprits » se manifeste dans l’ensemble de la doctrine de l’extrême droite.
"Ce projet idéologique destructeur se manifeste à la fois physiquement et intellectuellement. Il y a une parenté entre la « russianité » promue par Poutine et la francité mise en avant par l’extrême droite française. Cette analogie se retrouve dans la doctrine et la pratique de l’extrême droite.
Nous assistons à un Kulturkampf moderne entre deux principes opposés : d’un côté ceux qui défendent la règle de droit et les principes de liberté, de dignité, d’égalité, et de l’autre ceux qui prônent la destruction de la personne, son oppression et son assujettissement. Ce combat pour la vérité oppose le système libéral à un système d’opposition radicale : cette « poutinisation des esprits » se manifeste dans l’ensemble de la doctrine de l’extrême droite.
Pourriez-vous donner des exemples en France de ce que vous appelez la « poutinisation des esprits » ?
"Elle est patente dans un certain nombre de propos de membres du RN. Elle est manifeste lorsque, par exemple, est remise en cause la réalité des crimes commis par l’armée russe à Boutcha ou à Marioupol, en expliquant que les images diffusées — qui sont pourtant, faut-il le rappeler, vérifiées et établies — seraient en fait des images de la propagande de la CIA ; ou encore lorsqu’est défendue l’idée que la Crimée est russe, ce qui est non seulement faux historiquement, mais qui repose surtout sur l’assomption que le droit international pourrait être banni.
A-t-on entendu un seul représentant du RN condamner clairement les crimes de guerre et contre l’humanité du régime russe ? Quant à moi, non. A-t-on vu des membres du RN demander à ce que Poutine, Loukachenko ou d’autres soient livrés à la justice internationale ? Ce que j’ai vu, ce sont des critiques permanentes de la justice internationale et qui sont du même acabit que les critiques sur le plan interne du Conseil constitutionnel et de l’autorité judiciaire en général.
En 2014, plusieurs représentants du RN se sont rendus en Russie ou en Crimée occupée pour soi-disant contrôler les élections ou référendums complètement fabriqués. Certains sont allés parler dans des groupes de travail, comme le dialogue franco-russe ou le cercle Pouchkine, témoignant d’une forte complaisance envers la Russie et y attaquant l’Ukraine, les États-Unis et les Alliés. Ajoutons-y leurs interventions régulières sur les médias du Kremlin ou sympathiques à celui-ci.

"En réalité, les représentants du RN ne sont prêts à donner aucun moyen concret pour aider l’Ukraine et préparent sa soumission à Moscou.
Nicolas Tenzer"
Enfin, on assiste actuellement à une grande hypocrisie : Marine Le Pen et d’autres dirigeants du RN disent soutenir l’Ukraine mais refusent d’envoyer des armes françaises capables de toucher le territoire russe, invoquant des risques d’escalade ou de cobelligérance — un concept qui n’a, rappelons-le, aucune valeur juridique. Ces deux notions sont directement issues du manuel de propagande du Kremlin et visent à dissuader toute information décisive. En réalité, ils ne sont prêts à donner aucun moyen concret pour aider l’Ukraine et préparent sa soumission à Moscou. Ce double discours ne trompe personne.
Comment démêler le véritable positionnement de Bardella des déclarations de façade ?
Il faut regarder les faits : ce prétendu soutien à l’Ukraine n’existe pas concrètement. Pendant la campagne présidentielle, ils avaient essayé de montrer un visage plus acceptable pour ne pas effrayer les électeurs, mais on ne saurait y voir le début d’une position sincère. Ni Marine Le Pen, ni Jordan Bardella n’ont promis l’envoi d’armes supplémentaires à l’Ukraine et ils ne soutiennent pas les initiatives de la France ou de l’Union pour envoyer des instructeurs militaires. Il n’y a pas eu de déclaration en faveur de l’augmentation du budget de la livraison d’armes à Kyiv ou des sanctions contre les oligarques russes. Ils refusent aussi de saisir les avoirs gelés de la Banque centrale russe pour les transférer à l’Ukraine. Les faits parlent d’eux-mêmes : les élus d’extrême droite n’ont voté aucune résolution du Parlement européen ni de l’Assemblée nationale condamnant la Russie ou visant à aider l’Ukraine. Ils se sont toujours opposés aux sanctions, dès 2014."
Source = entretien avec Nicolas Tenzer :

https://legrandcontinent.eu/fr/2024/07/ ... as-tenzer/
