La chaîne de Vincent Bolloré, qui claironne sur tous les toits sa défense de la «liberté d’expression», a débarqué plusieurs habitués de ses plateaux ces derniers mois, symptôme d’une ligne éditoriale qui souffre de moins en moins les voix dissonantes.
Où est passée Elisabeth Lévy ? Fidèle des plateaux de Pascal Praud sur CNews depuis 2017, la fondatrice de la revue Causeur n’y a plus été vue depuis près d’un mois. La raison ? Un accrochage, le 20 avril dans l’Heure des pros, à cause de l’affaire Grasset. Elisabeth Lévy s’était ainsi émue des différentes références à la judéité d’Olivier Nora, le patron de la maison d’édition débarqué par Vincent Bolloré, dans un article aux sous-entendus antisémites du Journal du dimanche, autre propriété Bolloré. Pascal Praud lui avait répondu en qualifiant sa sortie de «malhonnête».
Depuis lors, Elisabeth Lévy n’est plus réapparue à l’antenne, comme l’a initialement révélé la newsletter d’infos médias de Clément Garin. «Ils l’ont mise au piquet après sa sortie sur Nora, affirme une source en interne. Puis, ils lui ont proposé autre chose le soir, pour la calmer un peu. Et elle, par fierté, a décidé de ne plus venir. Pour l’instant, c’est elle qui boude.» Pascal Praud explique, de son côté, à Libération qu’Elisabeth Lévy serait «en vacances», et qu’elle fera même son retour sur CNews «dans les prochains jours». L’intéressée, elle, n’a pas répondu à nos sollicitations.
En difficulté au niveau de ses audiences depuis le début du conflit au Moyen-Orient, jusqu’à se classer troisième chaîne d’information en avril, voilà que CNews est en proie à des critiques venues de l’intérieur ces dernières semaines. Si, de Laurent Joffrin à Olivier Dartigolles, certains chroniqueurs de gauche ont fini par déserter la chaîne par le passé, cette fois, ce sont bien des commensaux de droite ou d’extrême droite, réacs affirmés voire partisans de la théorie raciste du grand remplacement, qui se voient aujourd’hui excommuniés.
«Conformisme de droite horriblement prévisible»
Alors que ses slogans claironnent la «liberté d’expression» sur tous les tons, la chaîne imposerait en réalité une forme de «pensée unique» sur ses plateaux. C’est en tout cas la formule utilisée à plusieurs reprises par Philippe Bilger dans son livre l’Heure des crocs, sorti aux éditions de L’Archipel début avril. Longtemps chroniqueur chez Pascal Praud, l’ex-magistrat, conservateur revendiqué, a été débarqué de la chaîne en janvier, en raison, estime-t-il, de ses critiques à l’encontre de Nicolas Sarkozy et du gouvernement israélien.
«Il existe un hiatus impressionnant entre la manière dont CNews traitait les gens à l’intérieur, et les leçons de liberté d’expression et de pluralisme données à l’extérieur», explique Philippe Bilger à Libération. Aux accusations de crachat dans la soupe avec la sortie de ce livre, il répond que «c’est la soupe qui [l]’a rejeté !» L’octogénaire, qui aujourd’hui en a «par-dessus la tête de ce conformisme de droite horriblement prévisible», a observé ces derniers mois un «durcissement de CNews qui est allé de pair avec l’accroissement de son arrogance envers les médias plus classiques».
Le raidissement concernerait toujours les mêmes thématiques : la défense de Nicolas Sarkozy contre les juges et le soutien au gouvernement israélien dans le conflit au Moyen-Orient donc, mais aussi une forme d’idolâtrie envers Donald Trump, ou une défense de critiquer certains chouchous de la politique française, tels que Jordan Bardella, Sarah Knafo, Gérald Darmanin ou Rachida Dati. «Il y a quelque chose de suicidaire dans cette propension au durcissement et au simplisme, note Philippe Bilger. L’effet de nouveauté s’est estompé, et a laissé place à un ressassement.»
Même sentiment chez l’essayiste Céline Pina, devenue persona non grata en janvier après avoir pourtant participé ardemment aux polémiques de CNews ces dernières années : «La rupture a eu lieu à cause de la réorientation de la chaîne d’espace de liberté de parole à une parole très agressive, anxiogène, aboyeuse et en grande baisse de qualité, a-t-elle écrit sur X le 26 avril dernier pour expliquer son absence de l’antenne. A ne récompenser que la soumission et les courtisans, il [Vincent Bolloré, ndlr] est train de casser ses jouets et son entourage devient médiocre. Mal s’entourer a des conséquences : CNews se casse la gueule, Grasset perd son capital d’auteurs, le JDD devient difficilement lisible…»
«Si tu veux survivre, il ne faut pas contredire Xenia»
Comme le racontait déjà Libération au moment de la crise interne liée au maintien de Jean-Marc Morandini à l’antenne, plusieurs chapelles s’affrontent au sein de la bollosphère, entre les cathos identitaires (Philippe de Villiers et l’équipe du JDD), les pro-Israël (avec le directeur de CNews Serge Nedjar) et, même, dernièrement, les pro-russes, avec l’émergence depuis un an de Xenia Fedorova, ancienne directrice de la chaîne Russia Today France.
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