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L’affaire Xenia Fedorova n’agite plus seulement le groupe Bolloré, mais aussi le sommet du pouvoir, qui tente de se dépêtrer d’un encombrant imbroglio politico-diplomatique. Car une question demeure : dans quelles conditions l’ex-dirigeante de RT France, devenue chroniqueuse sur CNews, Europe 1, au JDNews, ressortissante russe, a-t-elle pu bénéficier d’un titre de séjour en France ?
Ces informations restent nimbées d’un épais mystère. Au Quai d’Orsay,
comme au sein des services de l’Etat chargés de lutter contre les ingérences étrangères, la gêne est palpable. Le ministre des affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, a fini par qualifier, vendredi 29 mai, l’intéressée de « propagandiste patentée » qui « sert la soupe de Vladimir Poutine ».
Alors que le plus haut niveau de l’Etat exige de savoir comment la propagandiste russe du groupe de médias de droite Vivendi a vu son titre de séjour en France renouvelé en 2024, Xenia Fedorova commentait sévèrement, dimanche 31 mai, en direct sur CNews, les « violences urbaines » qui ont entaché le triomphe du Paris Saint-Germain en Ligue des champions – un mort, plus de 200 blessés, 780 interpellations : « En France, il y a des dégâts même quand c’est une victoire… »
Sollicités par Le Monde depuis une dizaine de jours, les ministres de l’intérieur successifs – Gérald Darmanin, Bruno Retailleau – et les préfets de police qui se sont succédé à Paris – Laurent Nuñez (depuis nommé ministre de l’intérieur), Patrice Faure – ont jusqu’ici tous éludé la question, ou bien tenté de se renvoyer les responsabilités.
Lire l’enquête | Article réservé à nos abonnés L’influente Xenia Fedorova, ancienne directrice de RT France et désormais protégée de Vincent Bolloré
Lorsqu’en mars 2017 Xenia Fedorova, qui travaillait pour l’agence Ruptly à Berlin et voyageait à Paris avec un visa délivré par le consulat de France à Francfort, lance RT France, elle s’établit sur le territoire français grâce à un
« passeport talent ». Il s’agit d’un titre de séjour accordé en fonction d’une compétence particulière, et réclamé par la chaîne pour l’autoriser à travailler dès avril 2017. Elle l’obtient en tant que mandataire sociale, c’est-à -dire comme dirigeante de l’antenne française de la chaîne d’Etat russe.
Xenia Fedorova avait été envoyée à Paris par Margarita Simonian, la grande cheffe de RT (anciennement Russia Today) à Moscou, pour créer cette déclinaison française du média financé par le Kremlin. Sa marraine dans le métier est une intime du président russe, qui l’a d’ailleurs nommée : Margarita Simonian fêtait en octobre 2025 avec Vladimir Poutine sur la scène du théâtre du Bolchoï, à Moscou, les 20 ans de RT. Et lançait : « Tout ce que nous endurons lorsqu’ils nous combattent, comme vous l’avez justement souligné, monsieur le Président, eh bien, cela nous fait plutôt sourire. Nous sommes des Russes. » Elle balayait aussi les critiques venues d’Occident : « Tout cela nous paraît bien insignifiant au regard de l’incroyable honneur et de la fierté de servir notre patrie ! »
« Ce sont des organes d’influence »
Le 29 mai 2017, peu après que Xenia Fedorova se trouve titulaire de sa carte « talent », un vif échange se déroule sous les ors du château de Versailles, durant la conférence de presse donnée par Emmanuel Macron et Vladimir Poutine. Accréditée dans la délégation du chef du Kremlin, Xenia Fedorova se plaint – en russe – de ne pas avoir eu accès au QG de campagne d’Emmanuel Macron. Réponse cinglante du président français, en 2017, devant Poutine : « J’ai toujours eu des relations exemplaires avec les journalistes étrangers, encore faut-il qu’ils soient journalistes. » Et de poursuivre : « Quand des organes de presse répandent des contrevérités infamantes, ce ne sont plus des journalistes, ce sont des organes d’influence. »
Emmanuel Macron lui oppose une fin de non-recevoir : « A cela je ne céderai rien, rien Madame. Russia Today et Sputnik (…) se sont comportés comme des organes d’influence, de propagande et de propagande mensongère. » De cet échange, Xenia Fedorova a gardé l’image d’un « jeune président ivre de lui-même », raconte-t-elle dans son livre Bannie, publié en mars 2025 chez Fayard (propriété de Vincent Bolloré), et écrit avec l’aide d’un journaliste du Journal du dimanche (JDD), Raphaël Stainville.
Lire le portrait (2025) | Article réservé à nos abonnés Xenia Fedorova, ancienne patronne de RT France et nouvelle égérie russe du groupe Bolloré
En 2021, alors que son titre de séjour talent approche de la date d’expiration, Xenia Fedorova obtient de la Préfecture de police de Paris une carte de séjour pluriannuelle pour quatre ans. Le 24 février 2022, la Russie envahit l’Ukraine. Et, en mars, RT est interdite de diffusion sur le sol de l’Union européenne pour « actions de propagande continues et concertées » qui « menacent directement et gravement l’ordre et la sécurité publics ». En janvier 2023, l’antenne française de RT, sous liquidation judiciaire, met la clé sous la porte, et l’ex-dirigeante de la chaîne crée sa propre société, XF Media Consulting, en novembre.
Courant 2024, Xenia Fedorova requiert le renouvellement de son droit au séjour, alors même que le ministère de l’intérieur durcit la délivrance et le renouvellement de titres aux étrangers présentant une menace à l’ordre public – voire les retire. Cette année-là , on dénombre ainsi plus de 4 600 refus de délivrance et de renouvellement, ainsi que 2 255 retraits de titres pour cette raison. Et pourtant, Xenia Fedorova obtient une carte de résident de dix ans. Désormais, du Quai d’Orsay à la Place Beauvau, chacun s’interroge : par quel circuit ce précieux sésame – généralement attribué au terme d’un ou plusieurs séjours réguliers, après cinq ans de résidence continue en France, notamment en cas d’attaches familiales sur le territoire ou de services rendus à la France dans la Légion étrangère – lui a été accordé ?
« Ce renouvellement s’est fait de plein droit », fait savoir dimanche le ministre de l’intérieur actuel, qui était alors préfet de police, Laurent Nuñez, au Monde. Il aurait suivi un circuit de validation classique, dans les tuyaux des services de la Préfecture de police de Paris. Bref, l’octroi de ce papier en octobre 2024 serait « resté administratif », sans jamais remonter au préfet de police pour lui être signalé, et « sans aucune intervention » du ministre de l’intérieur de l’époque, Gérald Darmanin – dont l’entourage évoque aussi un renouvellement « automatique ».
C’est seulement en mars 2025, lorsque Le Monde a révélé l’existence de ce titre de séjour de dix ans, que des procédures de vérification ont été déclenchées au sein de la préfecture. Sans qu’un réexamen du dossier de Xenia Fedorova soit décidé.
Aujourd’hui, l’entourage de Laurent Nuñez rappelle qu’« en cas d’atteintes aux intérêts fondamentaux de la nation ou de troubles à l’ordre public l’octroi d’un titre de séjour, quel qu’en soit le motif, ne protège absolument pas » d’une expulsion du territoire français. Et prévient que la décision de retirer un titre repose entièrement dans les mains de l’administration, sans qu’il y ait besoin de relever une infraction ou une condamnation judiciaire.
Défense de la « protégée » du patron
Dimanche, dans les colonnes du JDD, le gérant de Lagardère Radio, qui détient Europe 1, Arnaud Lagardère, et le directeur général du groupe Canal+, auquel appartient CNews, Gérald-Brice Viret, ont pris la plume pour défendre la « voix », si « rare et précieuse », de Xenia Fedorova – qui les a remerciés personnellement sur son compte X. « Aujourd’hui journaliste et salariée d’Europe 1 et de CNews, elle apporte sur le conflit russo-ukrainien un éclairage que l’on n’entend pas ailleurs », écrivent les deux lieutenants de Vincent Bolloré, en s’en prenant à l’enquête publiée le 26 mai par Le Monde. « Le propre d’un média attaché au pluralisme est précisément de faire entendre ces points de vue différents », ajoutent les deux patrons, omettant que des journalistes et éditorialistes opposés au point de vue de Fedorova ont été brutalement écartés.
« Nous lui apportons notre soutien, comme nous le ferions pour tout journaliste visé en raison de son origine, de son parcours ou de ses idées », poursuivent les deux dirigeants, avant d’invoquer le « respect des deux belligérants » du conflit en cours – comme si la Russie n’était pas l’agresseur, comme si Vladimir Poutine n’était pas sous le coup de mandats d’arrêts de la Cour pénale internationale, et comme si près de 40 pays européens ne venaient pas d’adhérer à un tribunal spécial chargé de poursuivre le président russe pour le « crime d’agression » contre l’Ukraine.
Tous les poids lourds du groupe Bolloré se sont mis au service de la défense de la « protégée » du patron. Vendredi, c’était au tour de Maxime Saada, le président du directoire du groupe Canal+ (qui avait passé un accord avec sa chaîne en 2020 pour la diffuser, « une avancée majeure pour RT France », remercie-t-elle dans son livre), d’être interrogé par un actionnaire sur cette salariée sans carte de presse, lors de l’assemblée générale de Canal+. « Je ne crois pas qu’on peut parler d’un agent russe (…), journaliste oui, agent non. »
Provocation ? Alors que, dans les ministères, on tentait d’élucider le mystère du titre de séjour de Xenia Fedorova, cette dernière comparait en direct sur CNews les nuits d’après-match à celles du Nouvel An (« Combien de voitures brûlées ? »). Pour elle, les violences urbaines sont devenues « l’image de la France, ce qui est assez triste ». Comme un rappel des directs de RT durant la crise des « gilets jaunes », donnant l’impression que toute la France était en feu. Le site avait vu ses audiences bondir de 7,1 millions de visites en novembre 2018 à près de 13 millions en janvier 2019.
Même la presse russe s’est emparée de l’affaire. Pour défendre… Vincent Bolloré, véritable cible, selon Moscou, de la « campagne très agressive » lancée contre Xenia Fedorova. « Des médias français se servent d’une journaliste russe pour mettre en difficulté politique un milliardaire français » avant la présidentielle, s’indigne ainsi Rambler, un des grands portails populaires du Web dans le pays, qui appartient à Sberbank, établissement financier contrôlé par l’Etat russe.
Ariane Chemin et Ivanne Trippenbach