
Avec une grande maîtrise dans l’art de la communication, le possible candidat du Rassemblement national à la présidentielle ingurgite des connaissances à la manière de la méthode Assimil, un savoir de façade fait de certitudes plus que de questionnements.
Le RN a mis sur orbite, comme doublure judiciaire de Marine Le Pen, Jordan Bardella, personnage mécanique, presque parfaitement huilé qui peut dérouler dans cette précampagne encore relativement sécurisée le produit de leçons ingurgitées à la hâte. Dans son propos, peu de trouvailles personnelles ou d’aspérités de caractère. Même l’émotion semble programmée. La perfection quasi-robotique de son phrasé à la fois scolaire, précis et sans originalité, bute parfois sur une expression puérile qui trahit la mystification («trèfle de plaisanterie»). Un bug plus qu’une maladresse.
Et la différence tout à coup apparaît flagrante entre le niveau culturel logique d’un jeune homme sans diplôme, mais surtout sans expérience professionnelle, et l’épaisseur d’un homme d’Etat dont il singe la mine pénétrée de gravité. Les connaissances sommaires de Jordan Bardella sont en train d’être masquées en express par un bachotage multithématique. Bien sûr, cela donne une série de poncifs réactionnaires qui dépeignent la France infernale de CNews : «Est-ce que vous vous rendez compte que à cause de notre politique d’immigratioire (sic, encore un mini-bug révélateur), il n’est plus possible d’organiser un événement, une manifestation sportive, un bal populaire […] sans qu’il y ait systématiquement des hordes de délinquants qui viennent casser…» (LCI, le 28 mai).
Homme d’Etat Potemkine
Le problème avec la connaissance de type méthode Assimil tous azimuts et la récitation de truismes classiques du déclinisme, c’est que sont ingurgités des données et du savoir avec comme but, non pas d’embrasser plusieurs disciplines et matières, mais de gagner une élection. Ses maîtres, des experts, ne transmettent pas – pas le temps –, ils tentent de formater un jeune homme en encyclopédie, ils montent de toutes pièces un homme d’Etat Potemkine. La nature du savoir acquis de la sorte (se cultiver à la hâte et sommairement parce qu’on fait de la politique et non faire de la politique après s’être cultivé) est, par nécessité, orientée, faite de certitudes plus que de questionnements. C’est un savoir borné. Ce que Jordan Bardella est en train de se taper et de nous réciter n’a rien à voir avec la connaissance ou l’expérience, la culture ou la compétence que l’on se forge patiemment soit au cours d’études qui forment à l’esprit critique, l’élaboration théorique, au tâtonnement de la recherche, soit au cours d’une vie d’expérience qui se façonne à la rencontre des difficultés humaines, techniques, économiques, sociales… Pour sa défense Bardella se dit «autodidacte», mais autodidacte veut dire avoir acquis ses compétences hors des systèmes scolaire et universitaire. Mais de quelles compétences parle-t-il ? Oui, Jordan Bardella est un politicien autodidacte.
Imaginez un dirigeant de PME qui doit embaucher un cadre. Il reçoit le CV d’un jeune homme, né en 1995 n’ayant validé que sa première année de géo ; expérience professionnelle : un job d’été dans l’entreprise de son père ; permis B ; langues étrangères : anglais niveau bac. Un peu juste, non, pour présider la 7e puissance économique mondiale ?
Interviews câlines et univers enjoliveur de TikTok
Aujourd’hui, constatons la grande maîtrise dans l’art de la communication de Jordan Bardella et de ses équipes chargées de le valoriser sur les réseaux sociaux. Mais demandons-nous ce que ce savoir de façade donnera au cœur de la campagne présidentielle, sur le gril chaque jour pour répondre de façon convaincante sur la fixation du cours de la betterave sucrière, sur l’apport de Marc Bloch à l’histoire ? Que se passera-t-il face à de vrais contradicteurs s’il s’emmêle, comme le 28 mai sur LCI, dans les durées de cotisations et confond «taux plein» avec «temps plein» ?
L’exposition médiatique des candidats ne pourra plus se réduire aux interviews câlines des chaînes infos fascinées, à l’univers enjoliveur de TikTok. Jordan Bardella devra alors se faire respecter et désirer autrement que par son port altier et cintré ou ses punchlines préécrites, trafiquées sur les réseaux et boostées par des algorithmes amis. Il devra, si c’est lui le candidat, faire face à des cadors cultivés, roués, diplômés, expérimentés, couturés. Des gens qui ont lu, ont eu des CDD, CDI, ont été indépendants, patrons ou employés, ont voyagé, échoué, gagné. Des gens qui ont vécu.
https://www.liberation.fr/idees-et-deba ... 4GXHKSX6A/



