SOURCE : LE FIGARO«On sort du cadre habituel» : pourquoi la poussée de Marine Le Pen chez les retraités traduit une bascule politique avant 2027
DÉCRYPTAGE - Promise à une qualification pour le second tour de la présidentielle, la candidate nationaliste y rallierait une majorité des Français de plus de 65 ans selon les sondages.
Les spécialistes de l’opinion le répètent volontiers : le diable se cache souvent dans les détails des sondages. Notamment dans les ventilations par catégories, où se dessinent les grandes tendances. C’est par exemple le cas de la dernière vague de l’enquête Ifop pour Le Figaro et LCI, réalisée les 7 et 8 juillet derniers, au lendemain de l’annonce de candidature de Marine Le Pen, après la décision de justice rétablissant son éligibilité en appel. Une séquence politique dont la nationaliste ressort manifestement renforcée. Non seulement l’élue du Pas-de-Calais gagne du terrain au premier tour, quelles que soient les configurations à gauche et au sein du bloc central. Mais elle s’imposerait dans tous les scénarios de second tour testés.
Si le Rassemblement national (RN) poursuit son enracinement, de scrutin en scrutin, dans l’ensemble de la société, la bascule observée chez les retraités en constitue sans doute l’une des principales clés de lecture. Assurée, sauf retournement majeur, de se qualifier pour le second tour, Marine Le Pen recueillerait 55% des voix des Français de plus de 65 ans face à Édouard Philippe, 56% face à Gabriel Attal et jusqu’à 82% contre Jean-Luc Mélenchon. Jamais, en dépit de sa qualité de double finaliste de la présidentielle, le parti à la flamme n’avait semblé en mesure de rallier une majorité de cet électorat.
Signe éclatant de cette évolution, les enquêtes post-électorales d’Ipsos montrent que, au second tour de 2017, Marine Le Pen n’avait recueilli que 30% des suffrages chez les 60-69 ans et 22% chez ceux de 70 ans et plus. Cinq ans plus tard, en 2022, ces scores grimpaient respectivement à 41% et 29%, illustrant sa progression dans chacune de ces deux catégories d’âge, même si Emmanuel Macron y demeurait majoritaire. «C’est un renversement inédit du regard de l’électorat âgé sur Marine Le Pen et le RN», soulignait mi-juillet au Figaro Frédéric Dabi, directeur général Opinion de l’Ifop, selon lequel la figure nationaliste est parvenue à lever, au fil des années, les «freins majeurs» qui empêchaient, il y a encore près de dix ans, sa progression auprès des retraités.
Les politologues divisés
L’interprétation d’un tel renversement divise toutefois les politologues. Pour Frédéric Dabi et le chercheur CNRS au Cevipof Luc Rouban, auteur de l’ouvrage Les ressorts cachés du vote RN (Éd. Presses de Sciences Po, 2024), cette poussée constitue «un tournant». «On sort du cadre habituel», résume ce dernier. Plus mesuré, Stéphane Fournier, auteur l’an dernier d’une note pour la Fondation Jean-Jaurès sur la conquête du vote des retraités par le RN, estime au contraire que cette évolution n’a rien de surprenant. «C’est une suite logique : le score du RN a progressé de façon linéaire jusqu’en 2022, puis de façon spectaculaire depuis. Quand on fait plus de 30% à une élection, on se renforce dans tous les segments de l’opinion», analyse ce directeur d’études à l’institut Cluster 17. Gare toutefois, à ses yeux, aux conclusions hâtives : Stéphane Fournier préfère parler d’un «alignement avec le reste de la population» plutôt que d’un «survote» des «65 ans et plus» en faveur du RN.
Et pour cause. Sur fond de droitisation de l’opinion en matière de sécurité, d’immigration, mais aussi de fiscalité, le parti présidé par Jordan Bardella bénéficie d’un «vote utile» auprès d’un électorat davantage réceptif à ce discours que les plus jeunes. Un phénomène amplifié par l’incapacité des Républicains (LR) à apparaître comme une force en mesure de l’emporter, en raison notamment de «ses concurrences internes et de ses confusions idéologiques, pointe Luc Rouban. “S’il y a des ressemblances entre LR et le RN, autant voter pour quelqu’un qui peut gagner”, se disent ces électeurs».
À ce premier facteur s’ajoute la déception d’une partie des seniors à l’égard d’Emmanuel Macron et de ses héritiers, Édouard Philippe et Gabriel Attal, qui ne recueilleraient respectivement que 26% et 19% des intentions de vote au premier tour dans cette tranche d’âge, loin des 35% enregistrés par Marine Le Pen. Le contraste est d’autant plus net que le socle macroniste avait fortement vieilli entre 2017 et 2022. «Aujourd’hui, il existe une véritable concurrence au sein de cet électorat entre un vote légitimiste en faveur du bloc central et un vote plus radical, mais désormais serein, en faveur du RN», observe Stéphane Fournier.
Ce mouvement de fond tient aussi à l’irruption de Reconquête dans le paysage politique, le parti zemmouriste ayant «contribué à recentrer le RN et à le faire apparaître comme moins radical», poursuit le spécialiste de l’opinion. Lequel invite toutefois à «distinguer les anciens des nouveaux boomers», selon qu’ils ont été politisés avant ou après les années Jean-Marie Le Pen. Chez les «nouveaux», «l’alignement sur le vote RN est plus important que chez les plus anciens, pour qui le stigmate vichyste et antisémite associé au fondateur du FN était beaucoup plus prégnant.» Aujourd’hui, «on remarque une forme d’oubli et un reflux de cet héritage chez les seniors de 2026», détaille-t-il. Le fruit, selon lui, de la stratégie de «dédiabolisation» engagée par Marine Le Pen il y a quinze ans.
Un aggiornamento programmatique
Autre ressort - et non des moindres - de cette percée auprès des retraités : son aggiornamento programmatique au cours de la dernière décennie. Premier frein levé, ce que Frédéric Dabi qualifie de «ruine». «Les personnes âgées nous disaient : “Avec le FN, leur projet de retour au franc, c’est la ruine assurée pour le pays”», se remémore le sondeur. Une crainte pour leurs économies, à laquelle s’ajoutaient celles d’une sortie de l’Union européenne et d’un retour de l’ISF, que Marine Le Pen a peu à peu dissipées en renonçant à ces promesses. Même logique sur les retraites, où le parti nationaliste, malgré une ligne encore évolutive, a mis de l’eau dans son vin en renonçant au retour à l’âge légal de 60 ans, qui peinait à apparaître sérieux et crédible. «Toutes les mesures les plus clivantes, qui constituaient des petites barrières à l’entrée pour les retraités, ont été enlevées, dans le même temps que le RN s’est recentré sur les questions d’identité et de sécurité, sur lesquelles il existe une forme de consensus», note Stéphane Fournier.
Autant de virages qui ont contribué à rendre plus audible le discours social aux accents étatistes porté par la triple candidate à l’Élysée. «Elle a joué la carte du gaullisme social, très protectrice des services publics. Et ça, ça plaît beaucoup, y compris aux retraités. À l’inverse de la stratégie de LR, qui a commis une faute terrible en s’engouffrant dans le néolibéralisme et en oubliant le gaullisme», considère Luc Rouban. Dernier doute dissipé depuis 2017 chez les seniors attachés à l’ordre : «L’idée que le FN au pouvoir, c’est le saut dans l’inconnu, la violence, le risque d’émeutes, rappelle Frédéric Dabi. Nul besoin de dire qu’après les émeutes en marge des victoires du PSG, après les nuits d’émeutes consécutives à la mort de Nahel, après les municipales où l’insécurité a été le premier déterminant du vote, l’opinion sait que la violence est déjà là».
À neuf mois de la présidentielle, les retraités, qui demeurent les électeurs les plus mobilisés malgré un écart de participation moins marqué que lors des élections intermédiaires, pourraient peser lourd sur l’issue du second tour. L’histoire électorale récente l’atteste : depuis 1995, seul François Hollande est parvenu à accéder à l’Élysée sans être majoritaire dans cet électorat.
Jusqu'à présent, on notait que le RN avait du mal à séduire les retraités et que, compte tenu de leur nombre, cette faiblesse chez les retraités constituait un obstacle majeur dans la conquête du pouvoir. Mais c'est en train de changer. Et c'est logique. Les retraités qui, il y a 20 ans, se refusaient au RN, sont morts, ou sur le point de mourir. Et à l'inverse, les actifs de 40/50 ans qui, il y a 20 ans, votaient RN, sont désormais retraités, et continuent de voter pour le RN.

