Face au Kremlin, c’est leur façon de s’opposer. Le 3 septembre, deux semaines avant des élections législatives gagnées d’avance par le parti de Vladimir Poutine, ils étaient quelques dizaines de personnes rassemblées devant le tribunal de la rue Vostochnaïa, un quartier sud de Moscou. Dans un pays où la répression contre toute voix critique s’est renforcée après plus de quatre ans de guerre en Ukraine, il est de facto interdit de manifester. Mais rien n’empêche de se retrouver pour les audiences judiciaires des opposants arrêtés, alors que les défenseurs des droits humains comptent entre 3 000 et 5 000 prisonniers politiques.
Ce jour-là, Lida Moniava, 38 ans, dirigeante respectée d’une organisation humanitaire pour enfants malades, était convoquée au tribunal de quartier de la rue Vostochnaïa. Arrêtée la veille, poursuivie pour « diffusion de fausses informations », elle est accusée d’avoir critiqué les agissements de l’armée russe en Ukraine.
Sur Internet, puis dans la rue, la mobilisation a été intense pour soutenir cette figure suivie par des dizaines de milliers de personnes sur les réseaux sociaux. Lida Moniava a finalement été libérée, mais elle est placée sous strict contrôle judiciaire, en attendant son procès au terme duquel elle encourt jusqu’à dix ans de prison.
« Etre présent devant le tribunal pour soutenir Lida, c’est comme écrire des lettres aux prisonniers politiques ou se recueillir sur la tombe des leaders de l’opposition assassinés : ce sont les derniers rares moyens qui nous restent pour exprimer publiquement notre rébellion. Contre Poutine, son régime et sa guerre », confie une étudiante anti-Kremlin qui, jointe par messagerie sécurisée à Moscou, préfère rester anonyme par précaution. Quelques jours avant, le 17 août, elle était déjà devant un tribunal, la Cour suprême, qui venait de confirmer en appel l’exclusion de Iabloko, le seul parti antiguerre, des législatives qui se tiendront du 18 au 20 septembre, les premières depuis le début de la guerre, en février 2022.
A cette occasion, la police a interpellé une soixantaine de sympathisants du parti. Le lendemain, plusieurs d’entre eux ont reçu la visite de policiers, venus leur poser des questions sur cette manifestation qui n’en était pas une. Le message était clair pour tous ceux qui, aux législatives, comptaient, par leur vote pour Iabloko, exprimer leur opposition au Kremlin et à la poursuite de la guerre.
« Contre le statu quo »
Cet été, plusieurs figures de ce parti libéral, issu de la cuvée des « démocrates » des années 1990, ont été condamnées à de lourdes peines. Notamment deux vice-présidents : Lev Chlosberg à onze ans et un mois de prison pour fausses informations et « discréditation » de l’armée, et Maxime Krouglov à sept ans de prison pour des messages sur les réseaux sociaux sur les crimes de guerre de l’armée en Ukraine, à Boutcha et à Marioupol.
Même si Iabloko était le seul parti à s’opposer explicitement à la guerre, dans un pays de plus en plus gagné par la lassitude du conflit, il ne représentait pourtant pas une réelle menace pour Russie unie, le parti du Kremlin. Manipulées par les autorités, les élections ne le lui auraient pas permis.
« A ces législatives, le slogan de Iabloko, “Pour la paix et la liberté”, et son programme pour des solutions diplomatiques et la fin du conflit sont clairs. C’est un vote contre le statu quo, la guerre, la mobilisation militaire, la dégradation économique, explique Polina, une journaliste indépendante à Moscou, qui suit de près la campagne électorale et tient à rester anonyme. Au mois d’août, le parti, qui avait 4 000 membres en juillet, a enregistré plus de 8 000 demandes d’adhésion ! Aujourd’hui, s’opposer au Kremlin, c’est distribuer des tracts de Iabloko ou des quelques autres candidats indépendants, faire du porte-à-porte, soutenir la logistique de leur QG de campagne. C’est surtout essayer de se présenter en candidat Iabloko. Et… finir exclu du scrutin ! »
En effet, si la Cour suprême a interdit à Iabloko de former une liste nationale, il est encore possible à ses candidats les plus résolus de se présenter individuellement pour les scrutins uninominaux. Au départ, ils étaient 137 dans 225 circonscriptions à travers le pays. Finalement, un peu plus de 100. « Les vrais-faux partis d’opposition, orchestrés par le Kremlin, ont enchaîné les recours en justice contre ces candidats. La plupart des exclus l’ont été pour “exhibition de symboles extrémistes” sur leurs réseaux sociaux », rappelle Polina.
Plus précisément, poursuit-elle, des photos d’Alexeï Navalny, le plus célèbre des leaders de l’opposition, mort empoisonné en prison le 16 février 2024, des visuels de sa Fondation anticorruption FBK ou encore les logos de Facebook et d’Instagram, interdits en Russie. « Derrière ces interdictions aux airs de réflexe systémique, serait impliqué le FSB [le service fédéral de sécurité de la fédération de Russie, héritier du KGB], qui, cette année, s’est directement mêlé de l’organisation du scrutin. »
Pluralité fictive
Depuis les élections pendant la pandémie due au coronavirus, ce scrutin se tient sur trois jours, du vendredi matin au dimanche soir. Avec donc deux nuits pendant lesquelles, comme par le passé, des bourrages d’urnes pourraient avoir lieu. C’est pourquoi Ilia Iachine, l’un des leaders de l’opposition en exil, a lancé l’initiative « Midi pour la paix » : aller au bureau de vote uniquement le dimanche, pour limiter les risques de fraudes pendant les nuits précédentes, et à midi, tous à la même heure pour créer une impression de rassemblement. A la présidentielle de 2024, des milliers de simples citoyens avaient déjà voté ainsi, formant des foules devant les bureaux de vote. Ces images avaient été relayées sur les réseaux sociaux pour montrer l’ampleur des sentiments anti-Kremlin dans la population.
La quasi-totalité de l’opposition en exil, pourtant profondément divisée et traversée d’inimitiés personnelles, s’est retrouvée autour d’un même appel à aller voter contre le Kremlin. Ilia Iachine, proche allié du défunt Alexeï Navalny, a conseillé de voter pour n’importe quel candidat autre que ceux de Russie unie, afin de lui infliger une défaite au moins de façade.
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Ce qui laisse le choix, car le Kremlin maintient une pluralité fictive en orchestrant de nombreux vrais-faux partis d’opposition dont les députés, lors des votes à la Douma, finissent par s’aligner sur les décisions du régime : le Parti communiste de la Fédération de Russie, le Parti libéral-démocrate de Russie (ultranationaliste), le parti patriotique Rodina, ou encore le parti libéral Novie Lioudi. Iabloko appelle au contraire à ne voter pour aucun d’eux et, si son candidat individuel n’a pas été autorisé, à raturer le bulletin ou à voter nul.
Dans tous les cas, l’opposition recommande de voter uniquement sur place et non par vote électronique, autre habituelle source de fraudes. « Une manière de s’opposer, ce week-end, sera aussi de s’inscrire dans les commissions électorales des bureaux de vote. Pour observer sur le terrain…, confie une activiste. Pour ensuite raconter et dénoncer les fraudes de cette fausse élection. »