Victor a écrit :
Ensuite quand tu parles de promotion néfaste de la valeur travail. Cela me fait doucement marrer. J'ai l'impression d'être en 1789 et d'entendre un noble parler "de la promotion néfaste de la valeur travail" alors que la plupart des nobles ne travaillaient pas et que l'on sait comme cela s'est fini.
Les nobles préféraient, bien évidemment, mettre en avant des valeurs "nobles" au lieu de la basse valeur travail pour justifier leur place privilégiée dans la société de l'époque ...
Sans avoir fait des études d'histoire, on voit bien que c'est le déséquilibre entre ceux qui se tapaient tout le travail, et ceux qui en étaient exclus mais qui avaient les privilèges qui a conduit à la révolution.
Ce que tu dis est juste mais bizarrement tu n'en tires pas les conclusions qui semblent pourtant évidentes. Il est tout à fait exact que sous l'Ancien Régime le travail était considéré comme une corvée, indigne des êtres supérieurs constituant la noblesse, et que les gueux ne s'infligeaient que par nécessité de survie.
Les idéaux égalitaires des Lumières et la Révolution ont balancé ce système à bout de souffle, et ont donc dû lui substituer une nouvelle "religion". Le mythe du travail en tant que "valeur" suprême était né. Je parle bien de religion, car il ne s'agit pas simplement demander à chacun de faire sa part de boulot s'il veut gagner de quoi vivre correctement -ce qui semble logique-, mais bien de définir la valeur d'un individu par la quantité de travail qu'il fournit. Cette idée aussi naïve que bancale a pourtant connu -et connaît encore- un succès stupéfiant, toutes tendances politiques confondues d'ailleurs : elle est au coeur aussi bien du discours le plus droitier et ultra-libéral ("travailler plus pour gagner plus", les "employés du mois" etc...) que de celui des communistes les plus orthodoxes (avec le mythe de l'ouvrier stakhanoviste notamment).
Pourtant, il n'y a pas besoin de réfléchir bien longtemps pour voir les limites et les contradictions internes du truc. D'une part parce que la "valeur" travail, une fois passé la barrière des mots, ne recouvre que du vent : tu pointes du doigt les "assistés" fainéants face au pauvre petit smicard courageux, why not, logiquement tu omets le souci fondamental qui est que les riches sont encore et toujours des rentiers et des héritiers sans le moindre mérite, tout comme au temps de l'Ancien Régime. La seule différence étant qu'aujourd'hui la doctrine de la "valeur travail" est tellement ancrée dans les mentalités que personne, pas même l'héritier le moins méritant du monde, n'oserait reconnaître publiquement qu'il s'est contenté de naître avec une cuillère en argent dans la bouche.
Par ailleurs comme le souligne Coincetabulle, avec les progrès technologiques majeurs que nous vivons cette logique du toujours "bosser plus" devient de plus en plus absurde. On épuise nos ressources, on préfère entretenir des bataillons de chômeurs plutôt que de partager le travail, on multiplie les jobs inutiles. Au lieu de chercher à répartir intelligemment et équitablement une charge de travail restreinte, en allant vers une logique de réduction graduelle du temps passé à bosser, on préfère demander à quelques uns de se tuer à la tâche (en courant dans le vide les 3/4 du temps, mais pas grave, "faut bosser" !) pendant que le chômage grimpe de manière inexorable. Je reprends à mon compte la conclusion de CTB : à un moment, comme en 1789, il va falloir faire le deuil d'une idéologie dépassée et inventer autre chose.