Il y avait un troisième protagoniste du déjeuner : Antoine Gosset-Grainville, qui joua les intermédiaires entre les deux hommes, organisa la rencontre, fort de ses bonnes relations avec l’un et l’autre. Le voilà justement qui est appelé à la barre comme témoin, celui qui paya l’addition de ce déjeuner chez Ledoyen. La voix est suave, les mots pesés au trébuchet mais catégoriques. « Aucun des propos que vous évoquez n’ont été tenus ». Le repas n’a porté que sur l’Europe, sur l’éventualité d’une candidature de Fillon à la tête d’une instance européenne : la rencontre devait sonder l’attitude qu’aurait l’Elysée dans une telle hypothèse.
Les avocats de la défense lui font remarquer qu’à d’autres moments, il a affirmé qu’il n’y avait pas d’ordre du jour. Il s’enferre un peu, revient à l’essentiel : « le sujet des affaires n’a pas été évoqué », insiste-t-il encore, une fois, deux fois, trois fois. Plus hésitantes sont ses réponses quand on lui demande pourquoi Jean-Pierre Jouyet aurait affabulé devant les journalistes. « Il invente ? », insiste deux fois la présidente. Chaque fois, le témoin use de périphrases pour ne pas répondre. « Mensonge par omission », conclut un des avocats des journalistes, François Saint-Pierre. « Cela ne correspond pas à ce qui a été dit au déjeuner », dit une dernière fois le témoin avant de se retirer.
L’audience tourne alors à une longue bataille de dates, calendrier contre calendrier. François Fillon assure n’avoir connu l’existence d’un risque pénal, lié au remboursement par l’UMP de dépenses qui incombaient au candidat Sarkozy, qu’après le déjeuner du 24 juin. Comment, alors, aurait-il pu en parler à ce déjeuner ? Les journalistes et leurs avocats tentent de démontrer que les menaces pénales étaient connues à l’UMP dès le 20 juin, donc avant le fameux déjeuner.
Rappelés à la barre, les deux journalistes du Monde, Gérard Davet et Fabrice Lhomme, nommés interlocuteur 1 et interlocuteur 3 sur les transcriptions du 20 septembre, défendent le sérieux de leur travail journalistique. Le matin, ils avaient déjà expliqué avoir vérifié l’information, multiplié les sources, quatre selon leur décompte, à l’UMP ou à l’Elysée. Ils ont par ailleurs envoyé à François Fillon des SMS, cinq au total, demandant des entretiens qu’ils n’eurent jamais. Ces SMS évoquant les affaires financières n’étaient pas assez explicites, ont rétorqué les avocats de la partie civile et François Fillon. « S’ils m’avaient précisé le sujet, j’aurais accepté. A aucun moment, les auteurs de ce livre m’ont contacté sur le déjeuner et les propos que j’y ai tenus ».
Gérard Davet et Fabrice Lhomme se défendent d’avoir brisé le off et fait état d’une conversation qui n’avait vocation à être publiée, comme le leur a reproché Jean Veil, avocat de M. Jouyet. Ils détaillent les conditions de l’entretien, le 20 septembre, estimant notamment que la présence de deux téléphones en mode enregistreur ne pouvait être ignorée de leur interlocuteur. Ils expliquent comment cet entretien était passé par l’intermédiaire tout ce qu’il y a de plus officiel du service de presse. Les deux journalistes ont ensuite rappelé M. Jouyet pour les prévenir de la parution de cette histoire de déjeuner dans le livre, sans que M. Jouyet ne trouve à redire. « Les personnalités publiques doivent assumer leurs propos. Je n’ai aucun regret », estime Fabrice Lhomme, ajoutant : « Je n’ai jamais violé de off ». « On a avancé en toute transparence », assure Gérard Davet.