Tristesses, mémoires et fantasmes: Piquemal
Dans la foire aux malheurs qui tisse le pays, on tient pour rien, souvent, les malheurs des militaires, cette part de France habituée à mourir pour nous. Comme l’armée a failli, défaite en 40, putschiste en 58, mais pour De Gaulle, piteusement révoltée en 61, elle avait perdu le droit à la tristesse. Celle-ci se conjugait dans les consciences et des non-dits. Elle est revenue et Piquemal la porte. Tristesse d’une armée que Nicolas Sarkozy n’aimait pas, allant jusqu’à oublier l’enterrement du vieux soldat Bigeard; nervosité d’une armée forcée de se révolter sous Hollande pour préserver son budget. Mémoire d’une armée dont on faisait mine d’oublier les racines. Benoît Puga, chef d’état-major de Hollande, est le fils d’un lieutenant-colonel putschiste de 1961. Pierre de Villiers, chef d’état-major des armées, est le fils d’un ancien officier ayant soutenu l’OAS en métropole. Que croyait-on?
Piquemal n’est pas l’armée. N’est plus l’armée? Mais il l’incarne dans ses tristesses et ses mémoires, et le fantasme qui ressurgit. Libération peut trembler d’aise, puisqu’un putschiste nous serait né. Le fascisme, enfin? La gauche a besoin de cela pour se donner des raisons? En 2013 déjà , on frémissait à l’idée d'un mouvement de militaires indignés par le mariage pour tous. Les ganaches ultra-catholiques allaient-elles partir à l’assaut des franc-maçons homophiles? Evidemment non. Mais il est bon de se le dire…
La vérité est ailleurs. Il n’y a pas de putsch mais un empilement de mensonges, et des serviteurs de l’Etat –ceux qui le servent jusqu’au sacrifice, qui pensent à l’opposé de leurs maîtres démocratiques. Ce qu’il exprimait il y a six ans –«un pays multiculturel, multiracial, métissé, ne peut l’être que si les personnes qui constituent la France depuis l’origine ne deviennent pas minoritaires»–, cette crainte fantasmée du grand remplacement, ce qui l’a amené à faire le zouave à Calais, le para Piquemal le pensait certainement avant, dans ses années de grandeurs et de servitudes, quand il baroudait pour la République, quand il était en poste à Matignon… Il le pensait en latence, comme il n’avait jamais oublié l’honneur des putschistes, comme il tenait mordicus chacune de ses vérités, comme il a toujours pensé, sans doute, qu’il était meilleur français que ceux qui le commandaient, et qui désormaient le jugent.
Brave Piquemal. On l’a vu ridicule et blessé, humilié d’une arrestation,
dans une manifestation que les gens raisonnables jugent odieuse. Pauvre Piquemal, dans les filets de François Hollande? Le Général Boulanger, lui, avait été défait en duel par un politicien bedonnant, le président du Conseil Charles Floquet. Les beaux militaires perdent leur duels contre les mollassons de la politique. Il n’y aura plus de putschs, juste des silences. Piquemal, revenu de tout, peste et manifeste et s’expose. Combien sont-ils qui le regardent avec affection, sans le dire, et combien pensent comme lui, dans nos casernes et dans nos vies, combien battent des mains pour le Brav’ général, sans nous le dire, pour nos illusions?