« J’ai été amoureuse d’un migrant. Je l’ai aidé à passer en Angleterre et, depuis, je suis sans nouvelles de lui. M’a-t-il aimée ? M’a-t-il utilisée ? C’est une vérité que je ne veux pas connaître. Elle se situe quelque part dans cette zone aussi grise que le ciel de Calais, où je l’ai rencontré début 2015.
Ce jour de janvier, j’ai les bras chargés de pulls et de pantalons usés quand je rejoins les bénévoles pour la distribution de vêtements aux réfugiés de la “jungle”. Il est là, au milieu d’une trentaine d’autres, on dirait qu’il a enfilé toute sa valise sur lui. Il me semble un peu jeune, m’aborde, me demande mon prénom dans un anglais d’aéroport. J’ai 48 ans, lui 26. Il vient du Cachemire. Il a de grands yeux marron, l’iris se distingue mal de la pupille, on dirait qu’il a du mascara permanent sur ses grands cils. Devant sa cabane, j’apprends qu’il est arrivé tout seul, à 15 ans, en Europe, en Allemagne d’abord, et qu’il était cuisinier. Il me demande mon numéro, on a 20 ans et deux continents d’écart, mais je dis oui.
Le soir même, coup de téléphone. Mes deux fils dorment à l’étage, mon ex-mari est parti il y a deux ans. Il ne me verse pas la pension de 90 euros par mois. La CAF voudrait que je porte plainte contre lui pour abandon d’enfants. Ce réfugié, c’est peut-être la récompense du destin.
« Un jour d’été, dans un café de Calais, il sanglote. Je prononce la phrase magique : “Je t’emmène en Angleterre.” »
On s’est très vite embrassés. C’est génial, je revis, on se voit et s’aime partout, dans les parcs, les cafés, chez moi parfois, même si je ne veux pas qu’il s’y installe, il y a mes enfants. Et puis c’est un migrant, c’est compliqué à assumer. Il est beau et doux, mais parfois son regard s’assombrit. Depuis un an et demi qu’il traîne à Calais, il ne sait plus quoi faire de sa vie. Il n’arrive pas à passer en Angleterre, je me dis qu’il n’essaye pas vraiment à cause de moi, qu’on pourrait se marier même si je ne suis pas encore divorcée.


