Tout au long de la Guerre froide, le Congo sera le seul pays fournissant de l’uranium en quantité. Le cobalt congolais (60 à 70 % des réserves mondiales) servira à la fabrication des missiles, le cuivre, à la fabrication de douilles des balles et des obus. La Guerre froide peut durer. La guerre du Viêt-Nam, bien que perdue par l’Amérique, dura si longtemps grâce au cuivre congolais.
Pendant ce temps, les Zaïrois/Congolais s’appauvrissaient et se mouraient. Routes, hôpitaux, écoles tombaient en ruine. L’Etat cessa de payer les salaires et ouvrit la porte à la corruption généralisée. Les opposants étaient assassinés ou contraints à l’exil. Mobutu n’était pas vraiment un Président pour le peuple congolais, mais il fut armé et maintenu au pouvoir, trente-deux ans durant.
Parce qu’il avait consacré toute son énergie à servir la logique militaire des Etats-Unis et ne lésina pas sur les moyens. Peu importait le sort de « sa » population.
La guerre d’Angola va révéler un autre côté sombre de l’alliance avec Washington. Les Congolais/Zaïrois, se retrouvent embarqués dans une guerre absurde contre un pays voisin, l’Angola, coupable d’allégeance au marxisme-léninisme. Pendant deux décennies, le Congo servira de base arrière aux combattants de l’UNITA. Kinshasa enverra même ses propres soldats pour se battre en Angola dans une alliance peu glorieuse où figurait entre autre les unités du régime sud-africain d’apartheid. Mais c’était la guerre à mener au nom de l’Oncle Sam.
Aucun espoir
La Guerre froide prend fin avec la chute du Mur de Berlin en novembre 1989. Les Congolais croient avoir assez donné et espèrent enfin reprendre le contrôle de leur destin en tant que nation. Dans son discours de La Baule, en juin 1990, François Mitterrand, en présence de Mobutu, insiste sur la démocratisation de l’Afrique. Tout le monde se met à rêver d’un Congo enfin heureux. Oui, rêver… parce que quelque chose a échappé aux Africains. Ils ont oublié les Etats-Unis.
Washington a concocté son propre agenda et n’a que faire des processus de démocratisation. L’administration Clinton tient fermement à ce que les Etats-Unis, après avoir triomphé du Bloc soviétique, s’invitent pleinement en Afrique, longtemps restée la chasse gardée des anciennes puissances coloniales européennes (France, Angleterre).
Le malheur pour le Congo et l’Afrique centrale est que les Etats-Unis ne raisonnent qu’en fonction d’« ami » et d’« ennemi ». Donc la guerre. Deux dossiers au moins sont sur la table à Washington : l’islamisme et l’accès aux gisements miniers.
L’obsession pour l’islam politique commence avec la révolution iranienne de 1979 et l’instauration d’un régime islamique à Téhéran. Un Afrique, un pays va devenir la cible de l’Amérique. Le Soudan qui tombe entre les mains des frères musulmans après le coup d’Etat du général Omar el-Béchir et la montée en puissance du chef islamiste Hassan al-Tourabi. Les Etats-Unis se sont trouvé un nouvel ennemi. Il faut lui faire la guerre.
Mobutu et les Zaïrois/Congolais ne peuvent pas mener la guerre du Soudan. Le pays est exsangue. Mais, enfin, n’ont-ils pas assez donné ? Il semble que la question n’aurait jamais dû se poser. Il fallait envoyer des troupes zaïroises au Soudan. Il fallait s’engager dans la nouvelle guerre de l’Amérique. Les Congolais sont loin d’imaginer à quel prix ils payeront leur indisponibilité.
Un Président de la région, Yoweri Museveni (Ouganda) se prête au « jeu » de Washington. Il sera la pièce maîtresse d’une coalition militaire qui aboutira au démantèlement du Soudan, un projet des Etats-Unis. Museveni a, dans les rangs de son armée un certain Paul Kagamé (directeur adjoint des services de renseignement militaire), sujet rwandais, mais servant, comme de nombreux exilés rwandais, au cœur des institutions de l’Etat ougandais.
Ils avaient aidé Museveni à prendre le pouvoir à Kampala durant les années de maquis (1980-86) dont ils sortirent victorieux grâce au soutien politique, financier et militaire des États-Unis.
Ils vont s’illustrer également dans la guerre du Soudan aux côtés du rebelle John Garang, sorte de Savimbi du Sud-Soudan.
Les Congolais, restés en dehors de la guerre du Soudan, ne voient rien venir. Washington va récompenser ses nouveaux alliés.
Les exilés rwandais engagés dans l’armée ougandaise, les « Tutsis », veulent revenir au Rwanda et prendre le pouvoir. Accordé ! Mais le Rwanda n’est pas assez « juteux ». Ils rêvent de beaucoup plus grand. Le Zaïre. Accordé aussi ! Les Congolais ne voient toujours rien venir.
Lorsqu’éclatent les premières escarmouches dans la pleine de la Ruzizi, dans le Sud-Kivu, en octobre 1996, les Zaïrois/Congolais, croient toujours être à l’abri. Leur pays a trop donné aux Occidentaux pour être impunément inquiété par les pays voisins.
Du statut d’allié stratégique au rang de simple proie
Il faudra beaucoup de temps pour se rendre compte qu’en dépit de tout ce que l’Occident avait pris aux Congolais, ce peuple était en train d’être « poignardé dans le dos » pour reprendre l’expression du Maréchal Mobutu, dépité. Il fallait faire la guerre du Soudan.
Museveni et Kagamé s’étaient acquittés. Il fallait envoyer des soldats zaïrois au Darfour pour parachever le démantèlement du Soudan et en Somalie où, après le fiasco de l’Opération américaine Restore Hope, Washington s’appuie sur des contingents africains, ougandais notamment pour combattre les Shebab. Ougandais et Rwandais ont toujours répondu présents. Ils y meurent, mais y meurent pour l’Amérique, et ils ont leur récompense.
En 2011, l’ancien secrétaire d’Etat américain aux affaires africaines, Herman Cohen, affirme d’un air enthousiaste qu’au Département d’Etat américain « le Kivu fait partie du Rwanda . » En janvier 2009, Nicolas Sarkozy, dont la proximité avec
l’« Amérique profonde » est de notoriété publique, affirme au cours du vœu au corps diplomatique : « Le Congo doit partager son espace et ses richesses avec le Rwanda ».
En février 2013, Johnnie Carson, le sous-secrétaire d’État aux Affaires africaines, déclare que « Les USA vont aider la RD Congo comme ils l’ont fait en ex-Yougoslavie et au Soudan ». Sous-entendu, pour les Etats-Unis, le Congo doit être morcelé au profit du Rwanda et de l’Ouganda comme le Soudan et l’ancienne Yougoslavie. Reste à savoir à quel prix.[/b]
Car les Congolais refusent de se soumettre au pouvoir des dirigeants ougandais et rwandais. Washington regarde ailleurs.
Les Congolais du Kivu finiront peut-être par se soumettre. Il faut juste les briser par les guerres à répétition. Alors on massacre, on viole les femmes pour détruire les familles et faire disparaître les populations autochtones afin de les remplacer, on jette des populations dans la nature où elles finissent par mourir de faim, de maladie, de soif,… Un génocide ? Washington et les capitales occidentales se taisent dans toutes les langues. Tant que ceux qui violent, massacrent, pillent et chassent les populations sont des alliés militaires des Etats-Unis, l’impunité doit être totale.
Le calvaire des Congolais se résume en cette phrase de Susan Rice, l’Ambassadrice américaine auprès de l’ONU à qui on demanda, en décembre 2012, de condamner le Rwanda pour son soutien au M23. Elle répondit : « Ce n’est que le Congo ».
Et comme si le message de l’impunité doit être bien compris, le Rwanda lance des obus sur Goma, une ville densément peuplée, sous la barbe des casques bleus. Parmi les victimes, justement, un casque bleu, mais l’ONU, pour la première fois de son histoire, ne parviendra même pas à publier un communiqué condamnant la mort d’un de ses soldats de la paix. Les diplomates rwandais ont réussi à bloquer les projets de résolution au niveau du Conseil de Sécurité de l’ONU. Au Rwanda, on s’en fout. Ce n’est pas la première fois qu’on tue un casque bleu[8].
Six millions de morts, et alors !
Les Congolais et les ONG crient au scandale face au massacre et à l’inaction de la communauté internationale. On a bombardé des populations civiles et tué un casque bleu. Ce sont des crimes de guerre ! Mais, il n’y a pas le moindre écho. Washington, Paris, Bruxelles, Londres,… se taisent dans toutes les langues. La Cour Pénale Internationale est désespérément muette.
Les Congolais ont beau crier : oh hé ! Oh hé ! On massacre ici ! Il y a eu des millions de morts !... C’est le silence lunaire.
En revanche, lorsqu’on s’appelle Kadhafi, Saddam Hussein ou Bachar Al-Assad, il suffit d’« éternuer » pour s’attirer les foudres des grandes démocraties. Vous êtes bombardé et exécuté au nom des droits de l’homme. Kadhafi a péri parce qu’il était
« soupçonné de vouloir commettre » un massacre à Benghazi. « Soupçonné de vouloir… »
Au Congo, on en est à six millions de morts, peut-être davantage et pas un seul agent rwandais ou ougandais n’a été déféré devant un seul juge, nulle part au monde pour les effroyables crimes commis au Congo.
Parce qu’ils font les guerres de l’Amérique. La totale impunité fait partie des récompenses, en plus de l’enrichissement par le pillage. Peu importe la souffrance infligée à tout un peuple. Celui-ci et ses dirigeants n’avaient qu’à faire le bon choix.
Il faut mourir pour l’Amérique, sinon, on est un peuple mort.
Boniface MUSAVULI
Vous en pensez quoi de votre côté ?
Pierre Péan dans "Carnages; les guerres secrètes des grandes puissances en Afrique" ne dit pas autre chose.
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