25 AOÛT 2017 PAR ROMARIC GODIN
À Salzbourg, Emmanuel Macron a affirmé que la « réalité » était que « la France est la seule grande économie européenne à ne pas avoir gagné contre le chômage de masse ». Une affirmation régulière et inexacte, qui a pour but de valider ses choix politiques.
https://www.mediapart.fr/journal/econom ... nglet=full
Selon les données d’Eurostat, le taux de chômage en termes harmonisés se situait en France à 9,6 % en juin 2017. Il s’agit du sixième taux de chômage le plus élevé de l’Union européenne et du cinquième de la zone euro. C’est sans doute un niveau élevé, supérieur à la moyenne de l’union économique et monétaire (9,1 %), mais ce n’est pas le plus élevé. Bien sûr, Emmanuel Macron prend soin de ne pas parler de taux de chômage et n’évoque que les « grandes économies ». On ignore ce que peut être une « grande économie ». S’agit-il d’une économie riche en termes de PIB par habitant ? S’agit-il d’une « grande » économie en termes de PIB nominal ? Mais pourquoi le président de la République prend-il comme référence l’Autriche, dixième économie de l’UE avec ses 335 milliards d’euros (soit 15 % de la richesse française) ?
Parmi les pays affichant un taux de chômage supérieur à celui de la France, on trouve par ordre décroissant la Grèce, l’Espagne, Chypre, la Croatie et l’Italie. De ces cinq pays, deux sont incontestablement de « grandes économies » : l’Espagne et l’Italie, avec des PIB respectifs de 1,113 et 1,673 milliards d’euros en 2016, soit bien plus que l’Autriche. Les taux de chômage de ces deux pays sont de 17,1 % et 11,1 % respectivement. Or, ces pays ont engagé une bataille contre le « chômage de masse ». Incontestablement, cette bataille n’est donc pas davantage gagnée que celle de la France.
En Espagne, le taux de chômage a certes baissé fortement depuis son point haut de 24,3 % en juillet 2013, mais il n’est pas possible de nier que le chômage de masse persiste de l’autre côté des Pyrénées. On est encore loin des taux enregistrés avant la crise, où le taux espagnol était descendu à 7,9 % en mai 2007. À cette époque, du reste, le taux espagnol était inférieur au taux français, alors à 8,1 %. Comment alors prétendre qu’un pays qui accuse aujourd’hui un taux de chômage supérieur de 7,5 points à celui de la France dix ans après avoir eu un taux inférieur a « gagné contre le chômage de masse », tandis que la France aurait « perdu » ?
Même constat pour l’Italie. Avec un taux de chômage en juin 2017 de 11,1 %, la péninsule a certes réduit un peu l’écart avec la France depuis son point haut en novembre 2016 de 13,3 %. Mais là encore, le niveau reste supérieur à celui de l’Hexagone, alors que le taux de chômage italien a été inférieur à celui de la France de juillet 2003 à novembre 2011. Bref, là encore, il n’est pas possible de dire que l’Italie a vaincu le chômage de masse si l’on estime que la France ne l’a pas vaincu.
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Une figure de style du déclinisme français
Pourquoi alors la prononcer ? Pour des raisons de communication, bien sûr. La stratégie consiste à pointer une « exception française ». Le président de la République a d’ailleurs enfoncé le clou le lendemain à Bucarest en dénonçant le rejet des « réformes » en France. Cette exception serait à l’origine des maux du pays et nécessiterait donc de « réformer enfin ». C’est un thème classique du déclinisme libéral français qui prospère depuis des années. À Salzbourg, Emmanuel Macron a donc enchaîné sur le « mauvais fonctionnement du marché du travail français » qui n’est pas « entré dans le XXIe siècle ». Autrement dit, le désastre français serait unique et le fruit d’une inadaptation au temps présent.
Ceci vaut bien alors une approximation. Mais cette stratégie traduit aussi un certain aveuglement économique. En Espagne et en Italie, pays qui souffrent bien davantage du chômage de masse que la France, des réformes du marché du travail ont eu lieu. Ce sont d’ailleurs des réformes qui ont beaucoup inspiré la loi El Khomri de 2016 et celle actuellement en préparation (inversion de la hiérarchie des normes, réduction de la protection de l’emploi, facilitation des CDD).
Et pour le moment, leur bilan est, comme on l’a vu, très mitigé : des baisses ont eu lieu, mais fort insuffisantes pour en finir avec le chômage de masse. En Espagne, par exemple, le gouvernement prévoit en 2020 un taux de chômage de 11,8 %, soit encore supérieur à celui de la France d’aujourd’hui, malgré de très fort taux de croissance.
En voulant faire oublier cette « réalité » de pays qui ont réformé mais qui sont toujours confrontés au chômage de masse et pour encore longtemps, l’exécutif construit donc une « réalité » qui l’arrange politiquement.
Il en oublie également quelques détails. Car globalement, ces réformes de flexibilisation ont des effets secondaires.
L’OCDE avait en octobre 2016 mis en garde contre une reprise de l’emploi qui s’accompagnait d’un creusement des inégalités. Autrement dit, les « réformes » peuvent créer des emplois, mais ce sont souvent des emplois de mauvaise qualité.
Ce que le chancelier autrichien n’a pas précisé à Emmanuel Macron, par exemple, c’est qu’en Autriche, si le taux de chômage est plus faible qu’en France, la proportion de personnes travaillant à taux partiel est aussi beaucoup plus forte : 28,7 % de l’emploi total (c’est le deuxième taux le plus fort de l’UE après les Pays-Bas) contre 18,3 % en France en 2016.
Autrement dit, l’Autriche a un plus faible taux de chômage que la France parce qu’elle partage beaucoup plus le travail que la France. Et, dans ce cas, les premières à être contraintes d’avoir recours à ce travail partiel sont les femmes : 47,1 % des Autrichiennes qui travaillent le font à temps partiel, contre 27,8 % des Françaises…
De tels chiffres sont évidemment moins « vendeurs » politiquement, ils sont pourtant plus « réels » que les propos du président de la République.
À tel point que la BCE elle-même a commencé à s’inquiéter de l’impact de ce « halo » de chômage, non comptabilisé, qui pèse sur les salaires en zone euro et qui est alimenté par les « réformes ».
Beaucoup de personnes travaillent, mais pas suffisamment et pour des salaires trop faibles. Ceci pèse sur la dynamique salariale, donc sur l’inflation, et alimente l’endettement des ménages. Bref, c’est aussi une source de déstabilisation qui est au cœur du casse-tête actuel de la Banque centrale.
Ce qui crée de l’emploi non divisé, c’est évidemment d’abord l’activité et la croissance, bien plus que les « réformes ». Comme Mediapart l’a rappelé, la France flexibilise depuis quarante ans et les premières mesures de Raymond Barre en 1977.
Et pour autant, le pays a connu le développement du chômage de masse. La recette magique du président Macron est donc largement éventée et il en est réduit à détourner la réalité. En avril dernier, une étude de l’institut étasunien Center for Economics and Policy Research (CEPR) de Washington soulignait : « Le déclin substantiel de l’emploi en France depuis 2008 ne s’explique pas aisément par des “problèmes structurels” (…). Au cours des dix dernières années, les institutions du marché du travail n’ont pas connu de changement majeur susceptible de décourager le travail et qui expliquerait cette chute de l’emploi. Les réformes adoptées sont plutôt allées dans le sens d’une incitation au travail. »
L’institut en concluait à un problème de demande dans l’économie française venant expliquer la dégradation de l’emploi qui, rappelons-le, est une dégradation « moyenne » par rapport à la zone euro. La zone euro souffre, depuis la crise, d'un décalage de croissance par habitant que les derniers trimestres n'ont pas encore comblé.
Le CEPR appelait le futur gouvernement français à investir davantage, notamment dans la transition écologique, afin de profiter des taux d’intérêt bas. Emmanuel Macron a décidé de faire l’exact inverse de cette politique : il donne la priorité à la consolidation du budget et va donc peser davantage sur la demande, en flexibilisant encore davantage le marché du travail. Il exercera donc une double pression négative sur l’emploi et laissera passer l’option de s’endetter à taux bas pour réaliser rapidement des investissements utiles. Il n’est pas certain que la France en sorte plus forte en cas de remontée des taux. Mais c’est le prix à payer d’une vision très biaisée de la « réalité ».


