Parkland va t-il être le tournant populaire qu'il fallait?
Un massacre, deux histoires extraordinaires. La première nous inspire, la seconde fait horreur. Deux histoires vraies, deux histoires fortes mais elles vont au clash et il n'y a de place que pour une. Laquelle l'emportera ? La réponse ne se trouve pas à la Maison-Blanche. Encore moins au Congrès. Elle se déterminera ailleurs – sur les réseaux sociaux, dans l'opinion et, surtout, dans les bureaux de vote.
La première histoire commence par cet aveu d'un sénateur républicain de l'Arizona, d'autant plus franc qu'il s'apprête à raccrocher les gants : "Celle-ci semble différente, avec tous ces lycéens." Celle-ci ? Cette tuerie. Celle du lycée de Parkland, en Floride, qui a coûté la vie à 17 personnes le 14 février.
D'ordinaire, ce genre de massacre précède une séquence aussi immuable que désespérante : horreur, silence de la National Rifle Association (NRA), appel des politiciens à la patience ("ne nous précipitons pas pour juger"), vagues promesses d'action, vigilance de la NRA, enlisement des promesses. A la tuerie suivante, répéter le cycle.
#NeverAgain
Sauf que cette fois, les choses se passent différemment. Alors même que le massacre est en cours, le 14 février, les lycéens actionnent les réseaux sociaux, partageant vidéos et témoignages et plongent l'Amérique au cœur de l'horreur. Deux jours plus tard, David Hogg, un élève de 17 ans, diffuse sur l'appli Periscope de Twitter des témoignages de copains. 33.000 vues, le mouvement est lancé. Le même jour, les lycéens demandent aux plus de 3.000 élèves de Stoneman Douglas High School de tweeter à 15 heures précises sous le hashtag #NeverAgain.
Ce "plus jamais" se propage comme un feu de prairie. Selon un porte-parole de Twitter, il a été partagé plus de 500.000 fois. Le lendemain, Emma Gonzalez, une élève de Parkland de 18 ans, prononce un discours très émouvant, visionné par plusieurs millions de personnes sur les réseaux sociaux.
Les jeunes embarquent dans des bus pour aller rencontrer les parlementaires de la capitale de Floride (70 réunions, par groupes de dix) et son gouverneur, affrontent bille en tête un sénateur de l'Etat (Marco Rubio) lors d'un débat organisé par CNN, poussent Donald Trump à rencontrer des familles de victimes de tueries en direct à la télévision. Et récoltent 2,2 millions de dollars en quatre jours pour financer un rassemblement à Washington le 24 mars, où ils projettent de défoncer à coups de masse 17 fusils d'assaut AR-15 et de s'accroupir pendant 17 minutes devant la Maison-Blanche.
""Le mouvement qu'ils ont démarré […] est devenu un phénomène national en seulement quelques jours, et montre les signes avant-coureurs d'un succès de campagne dont ne peuvent que rêver une entreprise ou un politicien", reconnaît le "Wall Street Journal" de Rupert Murdoch, un allié de Trump."
Armer les professeurs
Mais cette première histoire, la bonne, ne s'arrête pas là. Les politiciens, Trump et le lobby des armes sont totalement pris de court par le tsunami. Sous la pression, quelques-uns changent de position. "A 18 ans, vous ne devriez pas être autorisé à acheter un fusil" tel que l'AR-15, indique Marco Rubio, rejoint par deux sénateurs républicains du Kansas et du Maine. Dans le Colorado, un sénateur démocrate reconsidère son opposition à une interdiction des armes d'assaut.
Ce n'est pas tout. Une à une, des entreprises décident de mettre fin à leurs partenariats avec la NRA : chaînes d'hôtels (Best Western, Wyndham), loueurs de voitures (Alamo, National, Enterprise), banque (First National Bank of Omaha)… Le mythe du lobby tout-puissant est ébranlé, pour la première fois depuis de longues années.
L'autre histoire est décourageante, c'est – surprise ! – celle de Donald Trump. Le président rencontre et écoute pendant 70 minutes, en direct à la télévision, les familles de victimes de tueries de masse, il promet de "faire quelque chose pour nous attaquer à cette situation horrible".
Les photographes ont immortalisé le président américain tenant une antisèche dont le contenu illustre son manque d’empathie naturelle envers les victimes de fusillades. (Carolyn Kaster/AP/SIPA)
Mais dès le lendemain, il qualifie de "grands patriotes" le directeur de la NRA, Wayne LaPierre, et ses adjoints, avec qui il a "souvent" parlé ces derniers jours.
Et cela se voit, à un point qui serait comique s'il ne s'agissait de tragédie:
""Nos banques [sont] toutes mieux protégées que nos enfants à l'école", dit LaPierre ; "Je veux que mes écoles soient protégées tout comme mes banques", répète Trump." ""Les zones [notamment les écoles] bannissant les armes à feu sont des cibles toutes désignées pour n'importe quel cinglé voulant semer le mal", prétend LaPierre ; une telle zone, "pour un tueur ou un aspirant-tueur, est attirante comme un marchand de crèmes glacées", confirme Trump. " ""Que Dieu nous sauve si nous ne durcissons pas nos écoles", s'exclame LaPierre, "durcir" voulant évidemment dire "défendre par les armes" ; "Nous devons durcir nos écoles, pas les ramollir", approuve Trump."
En plus de cette idée démente d'armer les professeurs, Trump a lancé, c'est vrai, quelques idées raisonnables. Le problème est qu'elles sont symboliques ou n'ont pratiquement aucune chance de devenir lois. Une proposition de loi encouragerait les Etats à communiquer leurs informations sur les personnes "à problèmes" à un réseau national (ils sont déjà censés le faire, mais certains négligent leurs obligations).
Elle a des chances d'être adoptée par le Sénat, mais la Chambre des Représentants y a attaché une autre idée, chère à la NRA mais totalement irrecevable aux yeux des démocrates, qui étendrait à tous les Etats la validité d'un permis de port d'arme dissimulée : le détenteur d'un permis de ce type pourrait ainsi se balader légalement sur la Cinquième Avenue à New York avec un flingue planqué dans sa veste!
Un virage dans l'opinion
Le président a aussi demandé à son ministre de la Justice d'étudier la possibilité d'interdire les "bump stocks", ces accessoires qui permettent de transformer une arme semi-automatique en véritable fusil d'assaut. Mesure symbolique et inefficace : seule une loi, qui n'a aucune chance de passer, pourrait bannir ces gadgets.
Trump annonce enfin son soutien à une mesure fixant à 21 ans l'âge minimal (contre 18 actuellement) pour certains achats d'armes. Mais il n'a aucune intention de se battre pour une mesure rejetée d'emblée par une majorité de républicains et qui constitue un anathème aux yeux de la NRA. Pour faire bonne mesure, un autre lobby des porte-flingues, Gun Owners of America, brandit une menace à peine voilée :
"Trump "aime être adulé par les gens qui se trouvent devant lui, il se fait peut-être du bien, à court terme" en proposant de relever cette limite d'âge, note Michael Hammond, conseiller légal du mouvement. "Mais à long terme, ce que pensent les républicains de cette question déterminera le sort de l'élection de [novembre] 2018." "
Menace superflue. Trump "peut bien prétendre "écouter" tout ce qu'il veut, il ne fera absolument rien pour remédier à l'épidémie de violence qui consume le pays, au propre comme au figuré", pronostique Frank Rich, l'analyste politique du "New York Magazine". Trump et l'ensemble de l'appareil républicain sont enfermés à double tour dans la logique dictée par les primaires du parti, pendant lesquelles sont choisis les candidats aux l'élection : les fans de la NRA, plus présents et motivés que d'autres, y font la loi.
Mais l'autre histoire, la première, la bonne, n'a pas dit son dernier mot. Elle s'appuie sur une réalité : les deux dernières années ont vu une accumulation et une accélération du rythme des tragédies, au point que l'on peut bel et bien parler de virage dans l'opinion. Les Américains, par exemple, sont largement favorables à une mesure de bon sens comme le bannissement des armes d'assaut.
Lapins dans les phares
Ensuite, depuis l'affaire Weinstein jusqu'à la tragédie de Parkland en passant par la campagne efficace menée sur les réseaux sociaux par les jeunes immigrants (les fameux "Dreamers"), tout se passe comme si une classe politique usée, telle un lapin pris dans les phares d'une voiture, ne savait pas comment adapter son logiciel. La politique, en 2018, ne peut plus aussi facilement se faire en coulisse, graissée par l'argent des lobbies et aux antipodes des exigences de l'opinion.
Mais surtout, la tragédie de Parkland remet au goût du jour un vieil axiome de la démocratie, que beaucoup avaient un peu vite oublié : tout se joue dans les bureaux de vote ! Si la NRA parvient à imposer au pays ses diktats et sa paranoïa, ce n'est pas – ou pas seulement – à coups de millions de dollars, mais parce que ses sympathisants sont passionnément attachés à leurs armes et votent massivement.
David Hogg et ses copains et copines de Stoneman Douglas ont compris cela dès le début, et ils ne se contenteront pas d'une pétition paresseuse sur Facebook. Ils veulent faire de ces massacres intolérables un enjeu électoral majeur et sont peut-être sur le point de gagner leur pari. En Floride et ailleurs, en tout cas, ils font déjà trembler les politiciens