Je pense que vous faites erreur (par rapport à la façon d'envisager les choses, même si vos conclusions restent les mêmes que les miennes). En réalité, me semble t-il, peu importe ce qu'aurait potentiellement pu être votre réaction si vous aviez eu le malheur de vous retrouver à la place d'untel ou untel. Ce n'est pas la potentialité de la tenue de tel ou tel comportement, en lieu et place de ceux qui les ont eus, qui détermine le degré de sanité d'une action.Kelenner a écrit : 20 mai 2020 16:38
Voilà une question intéressante; pour changer.
Je vais essayer de répondre honnêtement, même si c'est compliqué de se mettre dans une situation que l'on a pas vécu, c'est un peu comme de se demander comment on aurait réagi dans les tranchées ou sous les bombes allemandes.
Je pense que sur le coup, je ne l'aurais pas forcément accepté, et c'est une réaction naturelle, quand on grandit dans un certain environnement et selon une certaine organisation sociale il est extrêmement difficile voire impossible pour tout être humain d'accepter de bonne grâce de tout abandonner. Je ne reproche pas aux pieds-noirs de 1962 d'avoir ressenti un traumatisme.
Maintenant ce qui me semble tout aussi naturel, c'est qu'une fois passé le premier choc, je me serais certainement posé des questions sur le "pourquoi" de la chose, et là pour un observateur neutre les réponses sont assez évidentes : le système colonial français en Algérie était d'une immense brutalité, au bénéfice d'une petite minorité de colons (et parmi ceux-ci, d'une minorité dans la minorité qui se conduisaient tout bonnement comme des seigneurs féodaux), les droits humains les plus élémentaires étaient bafoués, l'apartheid généralisé. Pire encore, les pieds-noirs ont systématiquement refusé avec la plus grande violence toute évolution qui aurait permis de faire évoluer le système vers une situation plus démocratique et égalitaire, creusant ainsi leur propre tombe. En définitive; je pense qu'avec le recul j'aurais fini par comprendre que les colons étaient les principaux responsables de ce dénouement tragique, et qu'ils ne pouvaient s'en prendre qu'à eux-mêmes.
Le fait que 60 ans après, parce qu'il n'y a jamais eu en France le courage politique de s'opposer aux mensonges de ce lobby, ces vérités soient encore impossible à énoncer en dit long sur le manque de travail historique qui a été accompli. J'ai rencontré de nombreux pieds-noirs dans ma vie et PAS UN SEUL n'a été capable du début d'une prise de conscience ou d'auto-critique sur leur rôle funeste dans cette affaire, pas un seul. Tous sans exception rejettent systématiquement la faute sur les autres, les méchants algériens incapables de comprendre qu'on les exploitait pour leur bien, le méchant De Gaulle qui les a trahi, les méchants français qui ne les ont pas accueillis à bras ouverts... c'est cela que je trouve gravissime, consternant et indéfendable. Dans la vie il faut assumer ses erreurs et essayer d'en tirer les leçons. Les pieds-noirs en sont définitivement incapables.
Si demain un criminel (il s'agit uniquement d'illustrer un principe) vous demande de réfléchir aux choix que vous auriez effectués à sa place, si vous aviez connu la même enfance, les mêmes traumatismes, les mêmes fréquentations etc.... il ne vous viendrait certainement pas à l'esprit d'excuser ses gestes ou de les minorer au motif que vous auriez pu être amené à suivre la même voie.
En somme, ce n'est pas parce que l'on est pétri de bonnes intentions, que l'on ait de bonne foi, que le système au sein duquel on s'inscrit est nécessairement sain. Que l'on ait pu l'initier ou le trouver déjà présent à notre naissance, le système colonial demeure une aberration qui ne souffre d'aucune excuse légitime. Il s'agit là d'une iniquité se traduisant par une domination (volontaire ou non peu importe) d'une catégorie de gens sur d'autres (autochtones) qui se font spolier, exploiter et surtout violenter afin que le système puisse être pérenne (la violence, physique ou symbolique, est au coeur du système colonial).
De ce fait, peu importe que vous puissiez développer des comportements similaires en contextes similaires, la bienfaisance d'une action ne se détermine pas au regard de telles considérations.

