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Qui êtes-vous Houria Bouteldja, selon vos propres mots ?
Je suis fille d’immigrés algériens, née en Algérie mais je suis venue à l’âge de 6 mois en France. Ma mère était femme au foyer. Mon père était ouvrier du bâtiment. J’ai très peu
milité pendant mon parcours universitaire durant lequel j’ai fait des études de langues. Cette partie de ma vie n’a pas d’intérêt même si je pense avec le recul que j’ai tenté de soigner, à travers mon engagement tardif, toutes mes névroses de fille d’immigrés. J’ai fait mes études à Lyon et suis arrivée à Paris au début des années 2000, juste un peu
avant le 11 septembre. Ça a été une déflagration islamophobe. Dans le prolongement du 11 septembre, il y a eu le débat sur le voile. J’étais à titre personnel très affectée par
l’islamophobie médiatique. Je n’ai jamais été engagée à gauche, n’ai jamais été attirée par elle. Je n’y aurais jamais mis les pieds. Mais j’étais à la recherche d’espaces où rencontrer des gens qui me ressemblaient, c’est-à -dire qui avaient les mêmes préoccupations que moi. Je manifestais aussi pour la Palestine. C’est l’époque de « Ni putes ni soumises » (NPNS). Je rencontre Pierre Tévanian avec qui je lance la pétition « Oui à la laïcité, non aux lois d’exception ». Cette pétition en rencontre d’autres, notamment une lancée par Christine Delphy et une autre de milieux antiracistes. La rencontre des trois pétitions crée « Une école pour tous et pour toutes ». C’est là que je commence à militer, dans le contexte de la loi sur le voile.
La militance commence donc pour vous en 2004 et non 2001 ?
2001 instaure un climat islamophobe général. Je bascule avec la concomitance de l’apparition de NPNS et la loi sur les signes religieux à l’école dite loi sur le voile.
Vous dites que l’islamophobie vous pesait déjà . L’avez-vous subie à titre personnel ?
Je n’étais pas voilée et la question n’est au fond pas là . L’islamophobie est une métamorphose du racisme anti-arabe. Quand on vise les musulmans, on vise les arabomusulmans. Je percevais qu’à travers la loi sur le voile, on nous visait tous. Je ne viens pas d’une famille politisée mais mes parents sont des Algériens (sourire).
Spontanément, j’étais du côté des Indiens contre les cow-boys. On était les Indiens de France. J’articulais la question internationale avec les problèmes internes. Je voyais bien que
la guerre contre l’islam menait à la destruction de l’Irak. Tout cela était déjà très clair pour moi.
Pourquoi ne vous êtes-vous pas reconnue en « Ni putes ni soumises » ?
Quand j’en ai entendu parler la première fois, je suis allée à une de leur conférence, sans préjugé. J’ai entendu des discours qui amalgamaient les violences des quartiers et la violence en Algérie. Je me suis demandé pourquoi ce lien avec l’Algérie plutôt qu’avec la France puisque ces violences étaient produites par la société française. Je ne dis pas qu’il n’y a aucun lien ne serait-ce qu’en raison d’une tradition patriarcale propre à la Méditerranée. Mais dans ce cas, il faut être rigoureux. Là , on sentait bien que c’était les « Arabes » qui étaient visés. De fait, la lecture était raciste, essentialiste. Les mecs indigènes de France seraient les mêmes qu’au bled. Or, les mecs de France sont le produit de la société française. Ce discours m’a bloquée tout de suite.
Avec des militantes qui se retrouvaient dans la lutte contre la loi sur les signes religieux, on a créé « Les Blédardes ». On percevait que NPNS était dans la lignée de l’idéologie coloniale française : arracher les femmes à leur famille, les couper de leur histoire. Dire « Blédardes » c’est affirmer cette appartenance, ne pas nier cette dimension en nous. Dès 2004, on a dit ce qui allait être pour moi comme un fil à plomb : solidarité avec les hommes dominés. Comme la cible était l’homme indigène, et que nous étions l’instrument de cette attaque systématique, il fallait affirmer que nous les femmes étions solidaires d’eux. Une façon de dire que nous refusions que soit rendue encore plus conflictuelle les relations hommes femmes déjà , compliquées dans nos milieux, et que le reste, on s’en débrouille.
La vérité n’est pas qu’on ignore le sexisme, le patriarcat. On les reconnaît. Mais notre position était que le combat antiraciste était un préalable à une discussion sur le sexisme.
Mon point de vue a toujours été que pour desserrer l’étau sur les femmes, il fallait réhabiliter les hommes. C’est paradoxal mais c’est comme ça. Voilà pourquoi le féminisme n’allait pas de soi. Puis ce mot est piégé aussi par l’histoire car on a beaucoup utilisé le féminisme dans le passé colonial pour casser la résistance des peuples. Ma conviction a toujours été qu’avant de s’attaquer aux hommes, il fallait déjà qu’ils aient le droit d’exister comme sujet politique. Chose qui ne se fait et dit jamais. Seules les femmes seraient dominées. Pourtant, s’il n’y a pas une proposition faite aux hommes non-blancs, le conflit hommes-femmes va non seulement perdurer mais il s’enkystera. Il y a là d’abord un étau à desserrer.
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