Article de Mediapart.Le silence de Paris devant le jugement pour terrorisme d’une militante saoudienne des droits humains
Arrêtée en mai 2018 pour avoir fait campagne en faveur des droits des femmes, Loujain al-Hathloul va être jugée à Riyad pour terrorisme. Des diplomates de huit pays ont tenté en vain d’assister à son procès. Il n’y avait pas de Français parmi eux.
Loujain al-Hathloul, militante saoudienne des droits humains, est-elle une terroriste ? Sa longue campagne pacifique contre la loi interdisant aux femmes de conduire une automobile – interdiction abolie depuis juin 2018 – représentait-elle une menace pour la sécurité du royaume wahhabite ?
Oui, estime la justice saoudienne qui vient de lui annoncer, le 25 novembre, une très mauvaise nouvelle : son dossier, confié depuis mars 2019 aux tribunaux pénaux ordinaires, a été transféré au tribunal spécial chargé de juger les actes de terrorisme et les crimes contre la sécurité nationale.
Après plus de deux ans et demi de détention, dont plusieurs mois au secret, pendant lesquels elle a été torturée et victime de violences sexuelles, Loujain, aujourd’hui âgée de 31 ans, peut s’attendre au pire. Dans ce royaume où le prince héritier, Mohammed ben Salmane, a pu impunément faire dépecer un journaliste comme Jamal Khashoggi dont les points de vue lui déplaisaient, 184 personnes ont été exécutées en 2019. Là -bas, contester le pouvoir, même sans violence, est un crime.
Quant au tribunal spécial « utilisé par les autorités saoudiennes pour réduire systématiquement l’opposition au silence », selon Amnesty International, il est connu pour le manque d’équité de ses procès et les lourdes peines, jusqu’à la condamnation à mort, qu’il a l’habitude de prononcer.
Depuis son arrestation, le 15 mai 2018, quelques semaines avant l’abolition de la loi qu’elle combattait, Loujain al-Hathloul est accusée d’avoir fait campagne pour les droits des femmes, d’avoir rencontré des journalistes étrangers, des diplomates, des membres d’organisations de défense des droits humains, et de chercher à changer le système politique du royaume. Il lui est aussi reproché d’avoir postulé pour un emploi aux Nations unies. Mais, selon sa famille, il s’agit surtout de l’empêcher de revendiquer sa part de responsabilité dans l’abolition de l’interdiction de conduire.
C’est-à -dire de devenir une voix reconnue et crédible de la société civile. Lorsque Loujain et une dizaine d’autres militantes et militants ont été arrêtés, les journaux saoudiens aux ordres avaient publié leurs photos frappées du tampon « traître » et les accusaient d’avoir « sapé la sécurité du royaume ».
« Il faut bien mesurer que nous affrontons un double défi, avait-elle expliqué à Mediapart en juillet 2017, lors d’un séjour à Paris où elle avait notamment été reçue au Quai d’Orsay. Les Saoudiennes sont soumises aux mêmes violations des droits humains que les hommes – absence de liberté d’expression, d’association, de manifestation – mais elles doivent, en plus, subir la discrimination et la violence inacceptables imposées par les hommes. »
« Car aux violences physiques qu’elles doivent subir dans une impunité totale s’ajoutent les abus émotionnels, l’absence d’indépendance financière, la privation délibérée d’éducation. Mais notre combat doit aussi dépasser la défense de la cause des femmes, poursuivait-elle. C’est pourquoi nous soutenons la demande d’amendement – en attendant mieux – de deux lois liberticides majeures : la loi sur la cybercriminalité et la loi antiterroriste. Ces deux lois comportent de nombreux articles très vagues qui sont souvent invoqués pour poursuivre et condamner des défenseurs des droits humains en les accusant d’atteinte à la sécurité de l’État ou de relations avec des organisations étrangères. »
C’est précisément en application de ces textes « liberticides » que Loujain al-Hathloul est jugée aujourd’hui. Son procès devant le tribunal pénal, dont les premières audiences ont eu lieu en mars 2019, avait repris au début de cette année avant d’être interrompu en raison des mesures de lutte contre le coronavirus. Il a été jusqu’à présent une caricature de justice. Privée de la possibilité de consulter un avocat, Loujain al-Hathloul n’est, en outre, informée de la tenue des audiences que quelques jours, voire quelques heures avant la date fixée.
Pour l’audience du 25 novembre – qui s’est tenue trois jours après la fin du G-20 de Riyad –, elle n’a été informée, comme sa famille, que la veille. Ce qui lui a laissé très peu de temps pour préparer sa défense. D’autant qu’elle venait de faire deux semaines de grève de la faim, pour protester contre le refus des autorités de lui permettre de communiquer avec les siens. Grève qu’elle a dû interrompre, contre son gré, pour mettre un terme aux mesures de privation de sommeil qui lui étaient infligées en représailles par les autorités pénitentiaires.
Ainsi s’expliquent ses tremblements et sa voix très faible, quasi inaudible, constatés par les rares témoins présents lorsqu’elle a pris la parole pour lire les quatre pages de son mémoire en défense.
Selon sa famille, des diplomates représentant la Belgique, le Danemark, les Pays-Bas, le Royaume-Uni, les États-Unis, la Norvège, la Suisse et le Canada s’étaient rendus au tribunal ce jour-là . Sous prétexte de la réglementation anti-Covid-19, ils n’ont pu avoir accès à la salle d’audience et le procès s’est poursuivi presque à huis clos. La France, « dont la présence dans cette délégation aurait pu envoyer un signal fort », n’était pas représentée, constate Amnesty international.
Le ministre des affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, a rencontré officiellement à deux reprises cette année son homologue saoudien, Faisal ben Farhan ben Abdallah Al Saoud, en janvier puis en juillet. Selon les comptes-rendus de leurs entretiens diffusés par le Quai d’Orsay, il n’a pas évoqué avec lui le cas de Loujain al-Hathloul qui étudiait les sciences sociales à la Sorbonne d’Abou Dhabi avant d’être arrêtée, et qui ne cachait pas son attachement à la France.
Il est vrai qu’il avait une question plus sérieuse que la liberté et peut-être la vie d’une jeune Saoudienne à discuter. Le royaume wahhabite, qui fut pour la période 2010-2019 le troisième client de la France en matière de vente d’armes, semble vouloir choisir, à côté des États-Unis, de nouveaux fournisseurs. Et Paris qui n’entend pas perdre un partenaire commercial aussi prodigue semble estimer que son silence sur cette persécution indéfendable lui vaudra peut-être l’aumône d’un contrat.
J'attend de voir ce que vont dire tous les grands défenseurs de la liberté d'expression et accessoirement combattant de l'Islam politique.
Et tisiphoné va-t-elle nous dire comme pour le cas Snowden que c'est bien fait puisque Loujain al-Hathloul a "trahi son pays"?

