...Une première qui n’a qu’un objectif : Obtenir des informations. Rencontre avec l’une d’elles dans le Val-de-Marne.
Source:Le Parisien.
Elle s’accroche à cette photo comme on s’accroche à la vie. Ce prisonnier qui dissimule son visage avec sa main gauche, c’est son fils. Elle en est sûre comme « seule une mère » en est capable. Sonia (son prénom a été changé à sa demande) n’ose pas demander ce qu’on en pense. Puis, elle se lève, va chercher dans une commode un caleçon aux motifs noir et blanc et zoome sur l’image qu’elle vient de nous montrer.
« Je lui en avais acheté plusieurs, se souvient la mère de famille. Regardez, c’est le même ! »
Sur les 5 000 combattants djihadistes détenus à la prison d’Hassaké, au nord-est de la Syrie, il resterait une cinquantaine de Français. Parmi eux, il y a peut-être le fils de Sonia. Des hommes coupés du monde extérieur dont on ne sait quasiment plus rien.
Leurs pays respectifs ne veulent plus en entendre parler pour l’heure.Et c’est justement pour cette raison que six familles,principalement de région parisienne mais aussi de province,viennent de déposer plainte auprès du Haut-Commissariat des Nations Unies «contre l’Etat français et l’Etat syrien».
Leurs avocats Robin Binsard et Guillaume Martine attaquent pour « disparition forcée », estimant que la France dispose d’informations sur ces prisonniers mais qu’elle préfère ne pas les donner et encore moins intervenir.
« Je te promets maman je te rappelle demain »:
La plupart des proches de ces djihadistes ont pu maintenir un lien ténu pendant des années. Pour cette maman de Trappes, dont le fils a quitté la France pour la Syrie en janvier 2015, c’est sa belle-fille, qu’elle n’a jamais rencontrée, qui lui donnera des nouvelles. Sur place, à Raqqa, ils ont eu un enfant. Et puis le combattant a été fait prisonnier en septembre 2018. Depuis la mort de la belle-fille en novembre 2018, plus aucune nouvelle.Un supplice pour sa mère.
«Je ne me sens pas capable de parler de mon fils,s’excuse-t-elle.Je ne sais pas s’il est vivant ou mort.Il aura 26 ans en mai. »
Il a fallu deux ans à Sonia pour réussir à parler de cet « enfer quotidien ». Beaucoup trop de souffrance. Pour elle, le cas est particulier. Depuis novembre 2015, elle n’a plus aucun signe de vie de son seul fils. Cette maman du Val-de-Marne répète comme une litanie les derniers mots qu’elle a entendus de lui.
« Ne t’inquiète pas maman, je vais bien. Je te promets je te rappelle demain. » Et puis plus rien. Quelques semaines plus tôt, le jeune homme, qui venait de terminer sa formation professionnelle, annonce à ses parents qu’il part en vacances en Turquie avec deux copains.
Aucune raison de se méfier. Dans cette famille aimante, où l’on ne pratique pas un islam rigoriste, tout se passe bien. « Personne n’est à l’abri », insiste Sonia. Mais le fils n’a jamais rappelé. « Cela ne lui ressemble pas, souligne-t-elle. On est très proches. Tout seul, il ne serait jamais parti. C’est quelqu’un de très joyeux, d’enthousiaste, de bon vivant. Beaucoup trop altruiste. Il donnait son argent à ses copains ou à ceux qui faisaient la manche dans la rue. »
« Pourquoi ne veut-on pas nous donner les noms ? »
« On a toqué à toutes les portes vous ne pouvez même pas imaginer, soupire Sonia. On a contacté un avocat sur place pour savoir s’il avait eu un accident. On a même pensé qu’il avait été victime d’un attentat ». Mais rien, aucune nouvelle. « On m’a fait comprendre qu’il avait sans doute été capturé dès son arrivée en Syrie », souffle-t-elle.
En 2016, un mandat d’arrêt international est délivré contre lui. Pendant deux ans, elle ne quitte pas son téléphone. Pour appeler les différents ministères ou dans l’espoir fou que son fils la rappelle comme il l’avait promis. Avec le temps, ses interlocuteurs deviennent de plus en plus fuyants.
Et puis il y a cette photo prise en début d’année 2019 après la chute du califat. Depuis, Sonia est persuadée que son fils croupit dans la prison d’Hassaké, surveillée par les Kurdes.
« Il y a une liste avec les noms des prisonniers, insiste-t-elle. Pourquoi ne veut-on pas nous donner les noms ?
Tout ce que je veux, c’est des nouvelles. Juste un contact, un lien… On ne peut pas nous laisser comme ça. »
Un supplice d’autant plus « cruel » que cette souffrance doit rester cachée. Peur qu’elle ne soit pas comprise. « Ne mettez pas de nos noms ou d’indications qui permettraient de nous reconnaître s’il vous plaît ». Sonia a posé sur la petite table du salon un portrait de son fils. Du temps où il souriait. Où ce n’était pas un prisonnier djihadiste.
Parmi les six familles à déposer plainte, il y a aussi celle de Quentin Lebrun, ce jeune homme de 32 ans qui a quitté son Tarn natal pour rejoindre l’Etat islamique.
Grâce à ses compétences en informatique, « Abou osama Al-Faransi », proche des frères Clain qui revendiquèrent les attentats du 13 novembre 2015 à Paris, deviendra un des propagandistes de Daech. En février 2019, un journaliste de Paris Match livrera le témoignage de sa rencontre avec lui après sa reddition. Dans la foulée, son père sollicitera, en vain, son rapatriement pour que Quentin Lebrun soit jugé en France. En vain. Depuis, plus aucune nouvelle.
Des détenus qui embarrassent les puissances occidentales:
« Ce que nous cherchons avec cette plainte, c’est que le comité des droits de l’homme enjoigne les Etats à communiquer sur ces citoyens, explique Robin Binard. Qu’on sache où ils sont retenus, dans quel cadre juridique se trouvent-ils, s’ils vont être jugés… Nous n’avons aucune réponse. »
En fait, la France, comme les autres puissances occidentales, est embarrassée par ces prisonniers. Peu de gens ont envie qu’ils reviennent au pays. Rien que le rapatriement des enfants de parents djihadistes se fait au compte-gouttes selon des critères flous.
Une situation d’autant plus complexe que les prisonniers sont détenus par les Kurdes qui n’ont pas d’Etat constitué. « Il faut que l’ONU invite les Etats à prendre position pour qu’on nous communique au moins l’état de santé de tous ces hommes et pour donner un cadre juridique à cette détention. Ou alors on cautionne une zone de non-droit. »
Contacté, le Quai d’Orsay n’a pas donné suite. « Je voudrais juste qu’on me dise si c’est bien lui sur la photo, soupire Sonia. Je voudrais juste un signe de vie. »
https://www.leparisien.fr/faits-divers/ ... 2PIQHQ.php

