ENTRETIEN. Dans son « Journal de bord de l’“Aquarius” », Antoine Laurent, ex-officier de la Marine, raconte les opérations de secours de migrants en Méditerranée.
Antoine Laurent n'a pas encore 30 ans, coiffé du blond d'un jeune premier de la classe, la peau marquée par la mer et la voix gorgée d'histoires. Il faut dire que cet officier de la marine marchande a déjà roulé sa bosse sur les mers du globe, de l'Océanie à la mer du Nord en passant par les Caraïbes. Il a navigué pour le compte des géants du pétrole, de la téléphonie et de l'aviation. Et vite, le jeune homme n'a plus supporté, dit-il, « d'user son temps ». En 2016, Antoine Laurent décide donc d'embarquer à bord de l'Aquarius et de mettre ses talents de marin au service du sauvetage de migrants en Méditerranée. Dans Journal de bord de l'Aquarius, dans la peau d'un marin-sauveteur (éditions Kero), il dépeint sa rencontre avec la détresse humaine et l'horreur, loin des discours politiques. Aujourd'hui, le marin a décidé de sauter le pas de la politique. Un autre monde.
Le Point : Comment un « gars de la marine », travaillant dans la prospection de pétrole, se retrouve à embarquer à bord de l'Aquarius ?
Antoine Laurent : C'est l'aboutissement d'une réflexion. Très tôt, j'ai été sensibilisé au bien commun. Pour le dire simplement, on m'a toujours appris que si la société se portait mal, on avait peu d'espoir que notre vie se passe bien. J'ai voyagé dans plus de 40 pays, j'y ai découvert la mondialisation autrement que dans les livres, j'ai vu l'impact de notre mode de vie sur les autres. Nourrir le monde en pétrole, c'est bien utile, mais ça n'avait pas beaucoup de sens pour moi. L'altruisme n'est jamais pur puisque quand on agit pour les autres, on le fait aussi un peu pour soi-même. En 2015, la crise migratoire a commencé à devenir sérieusement couverte par les médias et les chiffres devenaient hallucinants. C'était impossible d'y rester insensible. Quand on est marin, on connaît le danger en mer, surtout pour ceux qui ne la connaissent pas. Ma prise de conscience politique a croisé ma sensibilité de marin.
En quoi cette expérience humanitaire vous a-t-elle changé ?
Elle m'a fait relativiser sur tout un tas de petits détails de la vie quotidienne qui me sont alors parus bien futiles. J'ai découvert la force de la solidarité avec des équipes qui n'avaient comme seul carburant que la volonté d'agir, d'user leur énergie pour les autres. Cela semble un peu pompeux de le formuler ainsi, mais le vivre redonne espoir en la capacité des êtres humains à faire corps. Très vite, j'ai aussi compris qu'accueillir des migrants était compliqué, que cela demandait beaucoup de temps et d'énergie de la part d'une société qui a pourtant les ressources pour le faire. La troisième chose qui m'a changé est plus sombre. J'ai découvert – ou redécouvert – les horreurs de l'humanité, notamment en Libye. Des horreurs qui n'étaient même pas dans mon imaginaire. J'ai beau avoir lu des livres sur l'esclavage, sur les conflits qui ont traversé l'Histoire, je ne pensais pas que des êtres humains pouvaient faire preuve d'autant d'atrocités aujourd'hui.
Quel est le moment qui vous a le plus marqué ?
C'était un peu le yoyo entre le soulagement, les vraies joies et les épisodes effroyables. Mon premier sauvetage de nuit avec l'Aquarius a été un moment très stressant. Mes muscles se sont contractés pendant des heures au point que j'ai eu des crampes. On n'était pas très bien armés à l'époque. C'était le tout début de la mission et on s'engageait sur quelque chose qu'on ne connaissait pas. J'avais vraiment peur qu'on se retrouve face à cette fameuse situation du pire. Il y a aussi eu ce sauvetage, en septembre 2016, de 722 personnes à bord d'un bateau en bois. J'avais, pendant des heures, cette crainte de voir le bateau se retourner. Je savais pertinemment que si cela arrivait, nous n'avions pas les capacités d'aller les chercher et qu'on n'échapperait pas à une hécatombe.
À l'époque, Matteo Salvini était ministre de l'Intérieur de l'Italie. Il y avait la réalité politique, mais, sur le terrain, quelles étaient vos relations avec les officiels italiens ?
On a toujours eu une relation de confiance et de coopération étroite avec les gardes-côtes italiens. C'est un corps de l'armée qui assure la sécurité en pleine mer. Ce sont des militaires qui ont un sens de la solidarité en mer, que partagent les ONG. Non seulement ils participent au sauvetage, mais ils ont en plus la responsabilité légale de les coordonner. C'est absolument remarquable. Au-dessus d'eux, il y a le pouvoir politique et les gouvernements, avec qui nous avions des relations froides. Un an avant l'arrivée de Matteo Salvini, il y a eu le ministre de l'Intérieur Marco Minniti, qui a commencé à mettre en place le partenariat avec la Libye pour l'interception des migrants en mer ainsi que leur renvoi. C'est lui qui est à l'origine du procès qui accuse les ONG de trafic d'êtres humains qui est derrière le travail de sape contre les ONG. Et pourtant, ce n'était pas un ministre d'extrême droite (il était membre du Parti démocrate, classé au centre gauche, NDLR). Ils ont voulu utiliser les ONG comme des boucs émissaires parce qu'ils avaient peur de la montée de l'extrême droite.
Cette relation entre passeurs et ONG est une pure invention. Elle n’est fondée sur rien.
Les responsables politiques d'extrême droite – notamment Marine Le Pen – vous accusaient d'être des complices de passeurs… L'étiez-vous ?
Je comprends sa stratégique politique. Elle fait croire à une partie des gens en détresse sociale et qui ont besoin de s'accrocher sur des perspectives plus heureuses que la source de leurs problèmes vient essentiellement de l'immigration, et qu'il faille donc tout faire pour la réduire. Et puis, il y a une autre branche, beaucoup plus étroite, de son électorat : une extrême droite plus classique, xénophobe et raciste à qui il faut promettre une politique migratoire ultra-répressive pour préserver une identité européenne ou qu'ils appellent judéo-chrétienne. Donc, dans tous les cas, Marine Le Pen se fiche pas mal de ce qui se passe en mer et en Libye. Ce qu'elle veut, c'est convaincre un électorat. Elle trouve donc toutes les formulations pour laisser penser que ces ONG sont elles mêmes responsables des maux dont elle parle.
Cette relation entre passeurs et ONG est une pure invention pour crédibiliser son discours. Elle n'est fondée sur rien. Nous n'avons rien à voir avec les passeurs et les trafiquants d'êtres humains. Il suffit de comprendre l'essence de notre engagement pour se dire que cette complicité dont on nous accuse n'a absolument aucun sens. Nous n'avons aucun intérêt à alimenter le trafic d'êtres humains, ni éthique ni financier. On ne va pas alimenter le drame. Nous n'avons rien à voir avec ces gens-là.
Mon engagement humanitaire. Ça ronge de l’intérieur. On le subit plus qu’on agit.
Que dîtes-vous à Marine Le Pen ?
Elle est la bienvenue pour venir sur un navire de sauvetage tel que l'Aquarius. Peut-être comprendra-t-elle alors ce que signifie faire face à la détresse humaine. Peut-être se dira-t-elle enfin que son cynisme tue. Il est en tout cas contagieux, puisqu'il se retrouve dans les discours d'autres formations politiques, à droite et au centre.
Vous avez franchi le Rubicon en vous engageant avec le député ex-LREM Matthieu Orphelin. Pourquoi la politique ?
Mon engagement humanitaire. Ça ronge de l'intérieur. On le subit plus qu'on agit. J'avais envie d'opérer plus en amont pour répondre à ces drames. Le monde politique, c'est là où les choses se décident. Si on veut vraiment améliorer le sort de ces personnes forcées de se déraciner et répondre aux personnes en France et en Europe qui se sentent menacées par l'arrivée d'étrangers, eh bien, je crois qu'il faut faire partie de ceux qui impulsent les décisions publiques.
C’est un pari. L’indignation, c’est ce qui fait le carburant de l’engagement politique.
À une époque où la politique est vue comme impuissante par beaucoup, c'est étrange. Votre action n'est-elle pas moins concrète désormais ?
C'est un pari. L'indignation, c'est ce qui fait le carburant de l'engagement politique. Si des gens comme moi ne s'engagent plus, on continuera éperdument à devoir subir des décisions qui ne nous satisfont pas. Il est indispensable qu'il y ait plus de personnes de bonne foi et déterminées en politique. Changer une société à l'échelle locale, nationale ou plus globalement, ça se fait brique par brique. Les résultats de la politique sont difficilement perceptibles à l'échelle d'une vie."
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