da capo a écrit : 04 mai 2020 20:27
Tu évoques la bourgeoisie, par exemple et pour moi, il n'y a rien de plus bourgeois qu'un fonctionnaire de catégorie A par exemple.
C'est en quelque sorte un ''possédant'', vu qu'il bénéficie d'une garantie de revenu à vie, comme les rentes et les fermages d'autrefois.
L'entrepreneur, qui ne gagne pas forcément mieux sa vie que lui, produit et assure indirectement les ressources du premier.
S'il existe une conscience de classe chez le prolétaire, je trouve que c'est une bonne chose, finalement. Elle ne doit pas être l'instrument d'une vaine révolte attisée par les plus démagogues parmi ses aînés, mais le moteur de ses chances individuelles de s'élever socialement.
Ton analyse n'est pas très matérialiste.
Donc, je reformule.
Marx définit une classe par les rapports de production (le salariat, autre nom de l'emploi).
Un fonctionnaire n'emploie PERSONNE: il n'
est donc pas un Bourgeois.
Un fonctionnaire est plus libre qu'un salarié du privé parce qu'il a un statut qui le protège des abus d'un employeur: il peut se syndiquer, protester, faire valoir ses droits en rappelant la loi. Son emploi, il peut le garder jusqu'à la retraite, s'il respecte la loi.
C'est vrai. Et alors?
Il s'agit (quoi qu'on en médise) d'un poste de TRAVAIL (demande à une infirmière ou un enseignant, ou à un conducteur de TGV)
Un bourgeois n'est pas quelqu'un qui perçoit une rente garantie.
Un bourgeois ne travaille pas: il ne produit rien. Son activité consiste à FAIRE travailler les autres, à gérer les coûts de production, les investissements, les ventes.
Ce qu'il gagne ne provient pas de son travail productif personnel.
Même un actionnaire (un vrai rentier) n'est pas rémunéré pour son travail, mais parce qu'il a des parts de propriété.
Et les dividendes peuvent varier (mais ils sont généralement assez conséquents pour que la fluctuation soit acceptée, sauf en cas de crise).
Il se rémunère ainsi grâce au
pouvoir que lui confère son statut de propriétaire des infrastructures de production..
Et de ce pouvoir, il abuse nécessairement soit par inclination narcissique sadique, soit à cause de la concurrence.
Un tout petit patron peut en effet gagner moins que ses employés
de façon provisoire: ce n'est pas son projet.
Si ça dure, il licencie. On ne peut donc pas dire qu'il "fait vivre" ses employés.
D'ailleurs c'est tout de même l'inverse, malgré l'écart de revenus.
Sans le travail des employés, l'entreprise n'a même pas de chiffre d'affaire. Tu l'admets?
La conscience de classe ne consiste pas à se dire: je dois échapper
individuellement à ma condition de prolétaire.
La classe, c'est un groupe, pas un individu.
J'en parle d'expérience car c'est mon histoire.
Rejeté par ma famille, j'ai d'abord été ouvrier puis (comme j'étais assez instruit PAR MA FAMILLE pour trouver du sens à ce que je faisais à l'école et m'instruire encore plus) j'ai voulu fuir
cet enfer et je suis devenu enseignant, soulagé de ne plus vivre avec la peur du licenciement.
Mais pour d'autres raisons aussi (lutte contre l'ignorance)
Pas pour exploiter les autres, pas pour gagner de quoi faire ostentation et montrer ma "réussite" comme un enfant qui mesure sa quéquette face à celle des autres.
Ca, ce sont des valeurs bourgeoises, des valeurs "de droite": individualistes, égoïstes, puériles.
Avoir et montrer qu'on a plutôt qu'être.
Le luxe, quoi.
La plupart du temps, les salariés ne peuvent avoir cette démarche (plus d'explications dans Bourdieu et Passeron).
Leur souci, c'est d'abord le salaire, manger, s'habiller, se loger, élever des enfants, se distraire, AUTREFOIS se cultiver.
C'est là qu'est, pour eux, l'urgence.
Ils voient bien comment est fixé le salaire, le leur et celui des autres.
Ils voient qu'ils se ressemblent, que leur problème est LE MEME.
Alors ils s'associent pour peser plus face au patron. En s'associant le rapport de force n'est plus le même. On peut forcer le patron à payer un meilleur salaire.C'est de cette tendance que vient le syndicalisme DE CLASSE (celui de la Charte d'Amiens) et c'est le début de ce que Marx (et moi avec lui) appelle conscience de classe.
Ils s'écartent donc de l'individualisme à partir de ce qui fonde leur existence: le salaire (évidemment aussi le temps de travail et les conditions de travail qui peuvent détruire la santé).
Ensuite, le développement de l'action collective renforce l'idée que l'on partage sa condition avec des millions d'autres, même au-delà des frontières nationales. La conscience de classe approche alors la conscience de classe révolutionnaire.
L'hostilité et la violence de la bourgeoisie renforcent la conscience d'avoir CONTRE elle des intérêts communs.
La conscience de classe c'est ça.
Elle ne dépend pas du montant du salaire.
Un travailleur précaire, pauvre, peut rêver d'être un bourgeois,
penser à droite et s'identifier à l'agresseur (la bourgeoisie) POUR GARDER SON ESTIME DE SOI.
Il se dit : le Bourgeois
a raison de me mépriser (je suis impuissant tant que je reste dans ma condition). DONC je veux devenir comme lui. Ne pas "se laisser faire" c'est faire comme lui.
Qui m'en empêche?
Les autres, les partageux, les ratés, les sans ambitions de "réussite" :ceux qui me ressemblent, ceux que le patron exploite et que je veux exploiter comme mon patron, à mon tour.
Mon patron est mon dieu, mon modèle.
On trouve cette tendance dans le sado-masochisme.
Bruno Bettelheim, psychanalyste juif (non marxiste) déporté par les nazis a décrit l'identification à l'agresseur dans son livre "le coeur conscient".
Tout ça, c'est le contraire de la conscience de classe et débouche sur le fascisme....ou sur l'arrivisme.
Finalement, il y a peu de différence: on se "réalise" virtuellement à travers le Chef ou réellement en devenant un petit chef obséquieux, servile pour grimper dans la hiérarchie en marchant sur les autres.
L'idée est qu'il n'y a qu'une classe qui vaille: l'autre.
Ce n'est pas la conscience d'appartenir à sa classe d'origine.
Dans ce cas là , l'individu est jaloux de tous (sauf de son modèle vénéré): il ne peut que haïr ceux qui gagnent plus que lui ou sont plus libres, qui ont plus le pouvoir de résister collectivement : les fonctionnaires ou les ouvriers le plus qualifiés.
Colonisation: tête de pont de la barbarie dans une civilisation d'où, à n'importe quel moment, peut déboucher la négation pure et simple de la civilisation. Aimé Césaire "Discours sur le colonialisme"