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Plan Trump pour l’Ukraine : aux Etats-Unis, la confusion règne autour de la genèse du document
Des sénateurs ont affirmé que le projet, très favorable à Moscou, rassemblait en réalité des propositions russes, ce que le secrétaire d’Etat américain, Mario Rubio, a vivement démenti.
Par Piotr Smolar (Washington, correspondant)
Publié aujourd’hui à 06h15, modifié à 06h39
Après le choc, la confusion. La révélation du plan de paix américain en 28 points, destiné à obtenir la fin du conflit en Ukraine, a plongé Washington dans un week-end d’intenses spéculations. Qui a tenu la plume dans la rédaction de ce document si favorable aux vues russes ? Le fait même de poser cette question indique l’opacité de la démarche, tenue secrète pendant plusieurs semaines, mais aussi les divergences au sein même de l’administration à ce sujet.
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Président du Fonds d’investissement direct russe et principal négociateur au nom du Kremlin,
Kirill Dmitriev est arrivé aux Etats-Unis le 24 octobre, sur une « invitation » de la partie américaine, écrivait-il ce jour-là sur X. Il s’est rendu à Miami, en Floride, pour rencontrer son interlocuteur privilégié, l’envoyé spécial de Donald Trump, Steve Witkoff, qui a déjà passé plus de vingt heures en tête-à-tête avec le président russe Vladimir Poutine depuis janvier. Le président américain a une confiance entière en son ami, partenaire de golf et familier de l’immobilier new-yorkais. Mais il a renforcé son dispositif en demandant à son gendre Jared Kushner de revenir aux affaires diplomatiques. Les deux hommes ont bouclé ensemble le cessez-le-feu dans la bande de Gaza, obtenant la libération des vingt derniers otages aux mains du Hamas. L’attelage a voulu s’inspirer de ce modèle pour conclure un autre plan américain pour l’Ukraine avec Kirill Dmitriev, qui gère Steve Witkoff avec grande habileté depuis des mois.
Lorsque le site Axios a révélé l’existence du texte, le 19 novembre, Steve Witkoff a semblé désigner l’origine de la fuite, dans un commentaire en ligne qu’il pensait privé : le journaliste « a dû obtenir ça de K », soit Kirill Dmitriev. Celui-ci était cité d’ailleurs dans l’article, se félicitant que cette fois, la partie russe soit « vraiment entendue ». L’article d’Axios, dont le contenu a été ensuite confirmé par plusieurs médias dont le Financial Times, a provoqué un embarras notable au sein de l’administration. Personne n’a d’ailleurs revendiqué la paternité et les propositions du plan, tandis que les commentaires des experts tombaient, souvent impitoyables.
La confusion côté américain est intrinsèque à la nature et à l’organisation de cette administration. Ancien conseiller diplomatique de Kamala Harris à la Maison Blanche, aujourd’hui expert à la Brookings Institution, Phil Gordon note sur X l’absence d’un chaînon décisif : le Conseil de sécurité nationale, qui coordonne normalement les efforts de négociation et le message public. « En l’absence de ce processus, nous avons des fiascos de ce genre. »
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Paradoxe
Le rejet de toute expertise des dossiers, notamment sur la Russie, et le choix d’une diplomatie en brigade légère, très légère, à quelques hommes, ont conduit Donald Trump à ce paradoxe : sa souplesse est une vulnérabilité, faute de principes et de lignes rouges. Seul l’objectif fébrile d’une conclusion heureuse et flatteuse – la fin de la guerre – le préoccupe, et pas le destin à long terme de la victime, l’Ukraine, ni la pérennité de la sécurité européenne.
Le vice-président, J. D. Vance, a publiquement soutenu le plan de paix, en écrivant sur X que « la paix ne sera pas construite par des diplomates ou des politiciens en échec, vivant dans un pays imaginaire. Elle pourrait être faite par des gens futés vivant dans le monde réel ». Mais le chef de la diplomatie américaine, Marco Rubio, a été placé dans une situation impossible. Lors du Forum sur la sécurité internationale à Halifax (Canada), plusieurs sénateurs américains ont rapporté le contenu d’une conférence téléphonique dans laquelle le secrétaire d’Etat semblait se distancier du plan annoncé.
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« Une liste de souhaits des Russes »
Il aurait dit que celui-ci « n’est pas la position de l’administration », mais plutôt « une liste de souhaits des Russes », selon le sénateur indépendant Angus King (Maine). Son collègue républicain Mike Rounds (Dakota du Sud) a abondé. « Il a été très clair avec nous, nous sommes les destinataires d’une offre qui a été adressée à l’un de nos représentants », a résumé ce dernier. Ces témoignages ont pris l’administration au dépourvu. Un peu plus tard, sur X, le porte-parole du département d’Etat puis Marco Rubio lui-même contredisaient ce récit. « Les Etats-Unis sont l’auteur de la proposition de paix, assurait l’ancien sénateur de Floride. Elle se présente comme un cadre solide pour les négociations en cours. » Sur la chaîne ABC, dimanche, le représentant républicain Michael McCaul (Texas), ex-président de la commission des affaires étrangères, estimait pourtant qu’il n’était « pas clair quelle était la contribution de l’Ukraine ou des alliés européens » dans la rédaction. L’élu allait jusqu’à conseiller à l’Ukraine de ne pas signer le document, en l’absence de garanties de sécurité plus solides.
La confusion du côté américain est d’autant plus forte qu’au Congrès, les républicains pensaient avoir enfin des signaux favorables de la Maison Blanche pour adopter un nouveau paquet de sanctions contre la Russie. Ce texte porté de façon largement bipartisane « offre l’autorité au président d’imposer des sanctions secondaires à discrétion contre les pays achetant des produits énergétiques russes, a expliqué sur X le 18 novembre le coauteur du projet, le sénateur Lindsey Graham (Caroline du Sud). Le président peut également ajuster ces sanctions à la hausse ou à la baisse selon les circonstances ». Ce dispositif, en soi, serait exceptionnel, empiétant sur les prérogatives du Congrès.
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Donald Trump, lui, est resté à distance de toute la polémique, accaparé par la politique intérieure. Les détails du plan ne semblent guère l’intéresser. Dans un message sur son réseau Truth Social, dimanche, le président est revenu à ses obsessions. Il a assuré que la guerre n’aurait jamais eu lieu « avec des dirigeants américains et ukrainiens forts et convenables ». Voilà l’ancien président américain Joe Biden et Volodymyr Zelensky à nouveau accusés, et non Vladimir Poutine. Dans un écho lointain de la rencontre catastrophique avec le président ukrainien dans le bureau Ovale en février, Donald Trump l’a accusé d’avoir « exprimé zéro gratitude » à l’égard des efforts de médiation américains.
Piotr Smolar (Washington, correspondant)