Suite de l'article (édition abonné) : http://www.lemonde.fr/idees/article/201 ... _3232.htmlEn France, « un regain d’intérêt académique » pour les idées marxistes
Emmanuel Renault est professeur de philosophie sociale à l’université Paris-Nanterre. Pour le bicentenaire de la naissance de l’auteur du Capital, il publie en anglais Marx and Critical Theory (« Marx et la théorie critique », Brill, à paraître le 26 juillet)
Le marxisme existe-t-il encore en France ?
Tout dépend de ce qu’on appelle le marxisme ! De la fin du XIXe siècle jusqu’aux années 1970, le marxisme renvoyait à un mouvement politique révolutionnaire dans lequel l’organisation de la classe ouvrière par des partis de masse et des syndicats était étroitement associée à un ensemble de principes théoriques et politiques issus de Marx. Ce marxisme-là n’existe plus. Mais on n’en continue pas moins à se référer de différentes manières, théoriquement et politiquement, à Marx et à l’histoire des marxismes.
On peut alors qualifier de marxistes des théories, des analyses ou des stratégies partageant l’ensemble ou certaines de six thèses fondamentales. Premièrement, la base économique des sociétés produit des effets déterminants sur l’organisation d’ensemble de la vie sociale et sur les conflits qui s’y développent. Deuxièmement, les sociétés contemporaines ont un caractère capitaliste. Troisièmement, les sociétés, aujourd’hui comme hier, sont structurées par l’opposition des intérêts des classes dominées et des classes dominantes.
Quatrièmement, la politique doit être analysée, suivant une perspective réaliste, comme une lutte des classes. Cinquièmement, les classes dominantes tendent à présenter leurs intérêts particuliers comme étant conformes à l’intérêt général, selon un mécanisme auquel Marx a donné le nom d’idéologie. Il en résulte, sixièmement, qu’aucune politique émancipatrice n’est possible sans critique de l’idéologie.
Où la pensée de Marx est-elle active aujourd’hui ?
On constate un regain d’intérêt pour Marx dans l’université et dans des cercles para-académiques, en philosophie en particulier, ce dont témoigne un nombre significatif de thèses sur cet auteur. On a également vu apparaître des séminaires, des groupes de lecture et des revues organisés avec succès par des étudiants et des doctorants.
Tout cela s’explique sans doute par le fait que la fin du marxisme, au sens historique du terme, a aidé à ce que Marx soit reconnu comme l’un des grands noms de l’histoire de la philosophie. Ce regain d’intérêt académique reste cependant limité puisque, dans la plupart des sciences sociales, le marxisme reste peu légitime.
Suite de l'article (édition abonné) : http://www.lemonde.fr/idees/article/201 ... _3232.htmlComment les idées marxistes circulent aux Etats-Unis« La bourgeoisie du XIXe siècle utilisait l’argument de la moralité pour assurer la dominance de classe – ce que les élites actuelles font encore. » C’est par ces mots que commence un article de la revue américaine Jacobin, fondée en 2010 par de jeunes diplômés d’universités, qui compte 30 000 abonnés et attire un million de visites mensuelles sur son site.
L’article procède à une analyse critique des habitudes de vie des classes supérieures aux Etats-Unis et en Europe. Et les compare aux comportements caractéristiques des classes bourgeoises du XIXe siècle, à travers lesquels elles affirmaient leur supériorité morale sur le reste de la société.
Domination de classe et idéologie
Si les pratiques ont changé, affirme l’auteur, un jeune historien, le mécanisme d’imposition de la supériorité morale reste bien actif : « Les cours de yoga, la nourriture artisanale et le parcours de candidature à l’université ont remplacé les promenades du dimanche, les cours du soir et les salons mondains. Mais ne vous y trompez pas, ils poursuivent le même but : donner au privilège de classe le visage de la vertu individuelle et, par là même, consolider la domination sociale. »
Une telle analyse s’appuie explicitement sur un certain nombre de concepts marxistes : celui de domination de classe évidemment, et celui d’idéologie – mécanisme par lequel ladite classe dominante produit des représentations qui la confortent.
Son fondateur, Bhaskar Sunkara, a présenté Jacobin au moment de son lancement comme une « publication radicale », « largement le fait d’une jeune génération qui se sent moins liée par les paradigmes de la guerre froide que les milieux de gauche traditionnels », représentés par des revues telles que Dissent ou New Politics.
La philosophe Nancy Fraser, qui appartient à la génération de la guerre du Vietnam, abonde dans ce sens : « Jacobin est en train d’éduquer toute une génération de jeunes gens en leur proposant une autre interprétation des événements, effectivement d’inspiration marxiste. » Mais si ces nouveaux socialistes redécouvrent Marx, cela passe moins, selon l’historien Michael Kazin, par la lecture des textes originaux que « par le fait d’être ouverts aux idées marxistes, telles qu’elles circulent et sont portées aujourd’hui par des figures contemporaines ».
Suite de l'article (édition abonné) : http://abonnes.lemonde.fr/idees/article ... _3232.htmlKarl Marx fait son come-back aux Etats-UnisUne partie de la jeunesse américaine trouve dans les idées du philosophe allemand des outils pour comprendre la société. Enquête sur le renouveau du marxisme au pays du maccarthysme.
Karl Marx aurait eu 200 ans en mai. A l’heure de ce bicentenaire, toute une actualité éditoriale et événementielle revient sur la vie et l’œuvre du philosophe, aujourd’hui unanimement reconnu comme un auteur majeur, et sans doute le meilleur penseur du capitalisme. Mais qu’en est-il du Marx militant qui inspira les révolutions socialistes du XXe siècle, celui qu’évoque Raoul Peck dans son film Le Jeune Karl Marx (2017) ? A-t-il encore des disciples, trente ans après la chute du rideau de fer ? La réponse est oui. Mais contre toute attente, ils ont 20 ans et ils sont… américains !
Critique du capitalisme
L’organisation Democratic Socialists of America (DSA), issue de la scission du Parti socialiste d’Amérique en 1973, a vu ses effectifs multipliés par quatre ces deux dernières années, dépassant les 32 000 adhérents. Considéré jusque-là comme représentant l’aile gauche du Parti démocrate, mais en réalité dans une situation de dépendance à son égard et donc peu radical dans ses prises de position, le mouvement a récemment été investi par de jeunes militants désireux d’écrire une nouvelle page de l’histoire de la gauche américaine, sur un ton beaucoup plus critique du capitalisme que celui de leurs prédécesseurs.
Conséquence de cet afflux, l’âge médian de ses membres est passé de 68 ans en 2013 à 33 actuellement. Alors que le qualificatif de « socialiste » effrayait leurs aînés, qui le jugeaient indissociable des régimes totalitaires du XXe siècle, une nouvelle génération n’hésite plus à se définir comme tel, et à revendiquer une lecture « marxiste » des événements. Seth Ackerman, rédacteur en chef de la revue de gauche radicale Jacobin, confirme : « Quand j’avais 20 ans [il en a 35], se déclarer socialiste relevait de l’excentricité. Aujourd’hui, c’est un qualificatif que de nombreux jeunes assument. »
Dans un pays où l’anticommunisme et l’antimarxisme ont souvent paru aller de soi, comment expliquer un tel engouement ? Pour Jeffrey Isaac, professeur de sciences politiques à l’université de l’Indiana, « cet intérêt s’inscrit évidemment dans le sillage de la grande crise qu’a connu le néolibéralisme en 2008 ». La crise financière de 2008 qui, rappelons-le, fit perdre leur maison à plusieurs millions d’Américains, a ouvert une brèche dans les consciences. S’en est suivi le mouvement Occupy Wall Street et son slogan « Nous sommes les 99 % », dénonçant la concentration des richesses dans les mains d’une infime minorité.
Je repars bosser. À vos claviers.

