Youssef al-Otaiba, l'ambassadeur des Émirats arabes unis à Washington, a publié une rare tribune en hébreu dans les pages du quotidien israélien.
Source:Le Point.
Le procédé est sans précédent. Pour la première fois, un haut diplomate arabe du Golfe a décidé de s'exprimer, en hébreu, dans un journal israélien. Dans une tribune publiée vendredi par le quotidien Yediot Aharonot, Youssef al-Otaiba, l'ambassadeur des Émirats arabes unis à Washington, avertit Israël que l'annexion de tout ou partie de la Cisjordanie, annoncée à partir du 1er juillet prochain bien que contraire au droit international, sonnerait le glas du rapprochement israélo-arabe entamé au cours des dernières années.
« L'annexion mettra certainement fin aux aspirations israéliennes à de meilleures relations avec le monde arabe et les Émirats sur les plans sécuritaire, économique et culturel », souligne l'influent ambassadeur émirien, dont le pays est à l'avant-garde du réchauffement diplomatique en cours entre les monarchies du Golfe (Arabie saoudite, Oman, Koweït) et Israël. Unis par une crainte commune de l'Iran, Abou Dhabi, Riyad et Tel-Aviv sont peu à peu devenus des alliés objectifs contre la République islamique.
S'ils n'entretiennent pas officiellement de relations diplomatiques, en l'absence d'une résolution de l'épineux conflit israélo-palestinien, les trois pays coopèrent notamment sur le plan du renseignement face aux « activités déstabilisatrices » de l'Iran dans la région. L'essentiel de ces échanges a beau rester secret, certains signes publics illustrent sans ambages ce changement de paradigme au Moyen-Orient.
Le 19 mai dernier, un vol direct de la compagnie Etihad Airlines a relié pour la première fois Abou Dhabi et Tel-Aviv. Affrété par les Nations unies, l'avion-cargo contenait de l'aide médicale destinée aux territoires palestiniens dans le cadre de la lutte contre le Covid-19. L'opération humanitaire a été réitérée le 9 juin.
« Dans l'intérêt d'Israël »:
En novembre 2018 déjà , l'ancienne ministre israélienne de la Culture et des Sports Miri Regev accompagnait à Abou Dhabi l'équipe nationale de judo, qui participait pour la première fois au grand chelem d'Abou Dhabi sous les couleurs israéliennes. Un mois plus tôt, c'est l'ancien ministre israélien des Communications Ayoub Kara qui s'était rendu à Dubaï pour participer à une conférence internationale sur les télécommunications, à l'invitation de son homologue émirien.
« Beaucoup de ces progrès mis en valeur lorsqu'un vol Etihad atterrit à l'aéroport Ben-Gourion ou quand un athlète israélien participe à une compétition à Abou Dhabi et Dubaï seront rendus plus difficiles », avertit l'ambassadeur Youssef al-Otaiba, dans une interview vidéo au quotidien émirien The National. « Le changement d'attitude dont vous avez été témoins – les gens moins hostiles à l'encontre d'Israël – pourrait être sapé par la décision d'annexer. »
Interrogée par Le Point, une source diplomatique du Golfe rappelle les nombreux domaines dans lesquels Israéliens et Arabes pourraient renforcer leur coopération.
« Situé à la porte d'Israël, le Golfe représente tout le capital économique, militaire et politique de la région. Ces pays pourraient intensifier leurs échanges sur le plan sécuritaire, économique, commercial, scientifique et permettre d'accroître la tolérance du judaïsme dans la région », souligne la source, qui se laisse aller à cette confidence : « J'aurais pensé qu'il serait dans l'intérêt d'Israël d'avoir de meilleures relations avec les États arabes du Golfe. »
Pays arabes en porte-Ã -faux:
Mais sous le coup d'une triple inculpation pour corruption, le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou, qui a été désigné en mai à la tête d'un gouvernement d'urgence nationale en compagnie de l'ancien chef d'état-major de Tsahal Benny Gantz, voit dans l'annexion de la Cisjordanie dès le 1er juillet une occasion unique de marquer définitivement l'Histoire de son pays, surtout que son allié Donald Trump n'est plus certain de l'emporter à la présidentielle de novembre prochain.
Sous le couvert de l'anonymat, un expert vivant dans le Golfe s'étonne que les considérations de politique intérieure de l'État hébreu l'emportent sur sa sécurité à long terme.
L'année 2020 s'annonçait pourtant sous d'autres auspices pour la relation israélo-arabe. Forts de leur relation privilégiée avec l'administration Trump, Mohammed ben Zayed (MBZ), le prince héritier d'Abou Dhabi, et Mohammed ben Salmane (MBS), le prince tout-puissant d'Arabie saoudite, avaient discrètement accompagné les efforts de Jared Kushner, gendre et conseiller spécial du président américain, visant à concocter son « plan de paix » sur le Proche-Orient.
Fin janvier, Youssef al-Otaiba, l'ambassadeur des Émirats arabes unis aux États-Unis, était même présent à la Maison-Blanche pour assister à la révélation du document.
Promesse de campagne de Netanyahou:
Or, cet « accord du siècle », a en réalité, ouvert la voie à l'annexion israélienne de la Cisjordanie, promesse de campagne du Premier ministre Benyamin Netanyahou, se contentant d'un hypothétique État palestinien enclavé sous certaines conditions strictes. Il a surtout mis en porte-à -faux les pays arabes du Golfe, face à leur opinion publique, toujours sensible à la question palestinienne, les contraignant à faire machine arrière.
« Nous soutenons depuis des années les efforts de paix au Proche-Orient, mais restons des soutiens enthousiastes du peuple palestinien et de l'initiative de paix du monde arabe », rappelle dans sa tribune Youssef al-Otaiba, en référence à la proposition saoudienne de 2002 selon laquelle les États arabes se disaient prêts à normaliser leurs relations diplomatiques avec Israël en échange d'un État palestinien dans les frontières de 1967 (donc sans les colonies israéliennes en Cisjordanie et le Golan occupé, NDLR).
Risque de « conflit majeur »:
Pour tenter d'amener Israël à la raison et le faire renoncer à son projet unilatéral d'annexion, Anwar Gargash, ministre d'État émirien aux Affaires étrangères, a assuré sur Twitter que son pays mettait en œuvre « tous les moyens diplomatiques possibles pour affronter cette étape et tous les risques qu'elle comporte pour la paix et la stabilité dans la région ».
« Personne ne surestime l'influence des Émirats arabes unis », poursuit la source diplomatique du Golfe. « Il s'agit simplement de s'assurer que les Israéliens comprennent entièrement le choix qu'ils ont à faire. »
D'autres États arabes, qui reconnaissent pourtant officiellement l'État d'Israël, se sont en effet montrés moins diplomates. Dans une interview le 15 mai dernier à l'hebdomadaire allemand Der Spiegel, le roi Abdallah de Jordanie, dont le pays risque d'être déstabilisé par une annexion de la Cisjordanie, a averti l'État hébreu d'un « conflit majeur » s'il franchissait le pas.
https://www.lepoint.fr/monde/le-rare-av ... 908_24.php

