Le patron d’Horizons suit là une tendance à vouloir réécrire l’histoire pour rétablir un «roman national» qui ne s’embarrasse pas des travaux des chercheurs. Un signe supplémentaire de l’écrasante domination culturelle de l’extrême droite sur la droite.
Edouard Philippe aime citer Georges Clemenceau. Il prenait même le «Père la victoire» comme l’une de ses figures de référence lors de son discours de passation de pouvoir, le jour de son entrée à Matignon en mai 2017. Dommage qu’au moment de répondre «non», interrogé par Jean-Michel Apathie, lundi 8 décembre sur LCI, pour savoir si la colonisation était un crime, il ne se soit pas remémoré cette phrase de Clemenceau. Celui-ci, lors de son célèbre échange avec Jules Ferry à l’Assemblée nationale en 1885, y définissait ainsi la colonisation : «La violence, tous les crimes déchaînés, le sang coulant à flots, le faible opprimé, tyrannisé par le vainqueur…»
Le petit trouble d’hésitation, la façon de faire répéter la question à son interlocuteur qui a précédé sa réponse «non» sans ambages ni nuance, en dit moins sur Edouard Philippe que sur ce qu’est devenue la droite dans son ensemble. En 2017, toujours lors de son discours inaugural, sur le perron de Matignon, le nouveau Premier ministre ne mettait pas son drapeau dans sa poche et disait : «Je suis un homme de droite.» C’était une époque, pas si lointaine au fond, où l’on pouvait être de droite sans pour autant retomber dans le déni du passé et de nos crimes.
Débat surréaliste
Depuis plusieurs décennies maintenant, les historiens français et africains ont largement documenté l’horreur de la colonisation et confirmé le constat politique de Georges Clemenceau. Fort de ces prises de conscience, la colonisation – comme l’esclavage – était largement considérée comme des crimes du passé qu’il fallait connaître, reconnaître. Et ce avec d’autant plus d’honnêteté que la France est promotrice, dans le concert des nations, du multilatéralisme qui suppose une condamnation sans équivoque de l’impérialisme et la reconnaissance des réalités historiques nationales. La droite classique reste, bien sûr, toujours traversée par ce débat surréaliste autour du «rôle positif» de la colonisation ou des «aspects positifs», par exemple en matière d’infrastructure – «on leur a laissé des routes et des ponts».
Ce débat se trouve être en total décalage avec ce que l’on sait maintenant de la réalité de la colonisation, documenté par de multiples travaux universitaires à travers le monde. C’est en ayant intégré ces nouvelles données historiques que Jacques Chirac (homme de droite), en déplacement au Mali, pouvait dire le 24 octobre 2003 : «Nous avons saigné l’Afrique pendant quatre siècles et demi. Ensuite, nous avons pillé ses matières premières ; après, on a dit : “Ils [les Africains] ne sont bons à rien.”» Et d’ajouter : «Au nom de la religion, on a détruit leur culture.»
Mouvement de radicalisation
Aujourd’hui, alors que la droite prévoit clairement une alliance avec l’extrême droite, on note un recul de la rationalité et une tendance à vouloir réécrire l’histoire pour rétablir un «roman national» qui ne s’embarrasse pas de la vérité historique et des travaux des chercheurs, tous plus ou moins qualifiés de gauchistes. Ainsi cette droite, comme pour tant d’autres domaines (l’écologie par exemple), considère les résultats de la recherche académique comme un narratif parmi d’autres.
On aurait pu penser que, par fidélité avec ce qu’il prétend être, le tenant de cette droite qui résiste à la dérive réactionnaire de son camp, Edouard Philippe ait eu sur cette question, pour seule réponse évidente : oui, la colonisation est un crime. Le fait que même Edouard Philippe ait jugé que, pour continuer à s’affirmer de droite, il ne peut pas être rationnel sur ce sujet est un signe de plus de l’écrasante domination culturelle de l’extrême droite sur l’ensemble de la droite. Le mouvement stratégique, observé et analysé, de banalisation de l’extrême droite, empêche souvent de voir le mouvement inverse de radicalisation (stratégique ou pas) de la droite classique. Le «non» d’Edouard Philippe, en est l’éclatante preuve.
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