C'est un article de 2020, à replacer dans le contexte de la réélection des progressistes indépendantistes taïwanais et des "premières" révoltes du peuple iranien.
À propos de la Chine communiste, tout le monde reconnaît aujourd'hui son nouveau statut de super-puissance montante. Les années à venir détermineront si cette puissance se voudra également impérialiste. Cela dit, il me paraît important de reconnaître que nous avons - les occidentaux - nous mêmes contribué à la croissance de ce monstre, en coupant les liens avec la République de Chine pour privilégier le régime communiste chinois parce qu'il était plus gros et qu'il y avait donc plus d'affaires à faire. Je pense que c'est exactement le type de calcul qui nous est bénéfique sur le court terme mais qui finit par nous pénaliser sur le long terme. Idem pour nos liens commerciaux avec la Russie... Abandonner l'éthique en géopolitique pour ne chercher que les "intérêts nationaux" court-termistes élude souvent la stratégie de long terme et s'avère presque toujours un mauvais calcul sur le temps long.
https://www.lesechos.fr/idees-debats/ce ... rs-1164213Les Echos a écrit :
De Taipei à Téhéran, pour une "géopolitique des valeurs"
Dominique Moïsi
20/01/2020
La victoire du Parti démocrate progressiste à Taïwan, en résistance à l'impérialisme chinois, et la révolte des Iraniens face aux mensonges du régime des mollahs dans la frappe de l'avion ukrainien, aussi éloignés soient-ils géographiquement, sont révélatrices d'un même phénomène, pour Dominique Moïsi. Les pressions excessives exercées par les États ne sont pas sans limites, et l'attachement aux idéaux démocratiques est mieux partagé à travers la planète qu'on veut bien le laisser croire.
(...)
Attachement aux idéaux démocratiques
Quelles leçons tirer de cet "Itinéraire de Taipei à Téhéran" ? Aucunes, diront les cyniques. Comment comparer ce qui n'est pas comparable ? Demain Taïwan sera revenu dans le giron chinois. C'est une anomalie minuscule, produit de l'histoire récente - un peu plus de soixante-dix ans - qui sera "réparée" au plus tard en 2049 pour le centième anniversaire de la République populaire de Chine. En Iran, le régime a certes failli, mais ses capacités de répression l'emportent encore (jusqu'à quand ?) sur les capacités d'indignation d'un peuple, par ailleurs profondément divisé.
Et pourtant les événements intervenus à Taïwan et en Iran constituent une réponse aux tenants des simples explications culturelles. "Cujus regio, ejus religio" (à chaque région, sa religion), disait-on dans l'Europe du XVIIe siècle au moment du traité de Westphalie en 1648.
Aujourd'hui ne serait-il pas plus simple de dire "à chaque culture, sa culture politique". La démocratie, ou ce qu'il en reste, à l'ouest, l'autoritarisme à l'est. C'est en tout cas une thèse commode qui permet tous les reniements, tous les accommodements. La réalité est infiniment plus complexe. L'homme ne vit pas que de pain. L'attachement aux idéaux démocratiques n'est pas une simple spécificité culturelle et encore moins une aberration de la société occidentale, qui pratiquerait de moins en moins ce qu'elle continue de prêcher, il est vrai de façon beaucoup plus timide.
Les émotions des peuples
Au-delà de cette interrogation d'ordre culturel, les événements intervenus en Iran et à Taïwan nous ramènent à la question posée par le professeur d'Harvard Joseph Nye, dans son dernier livre, Do Morals Matter :Presidents and Foreign Policy from FDR to Trump1 : la morale compte-t-elle en politique étrangère ? Pour l'école réaliste des relations internationales, les questions de morale sont tout simplement hors sujet. Les États n'ont qu'un seul devoir, un seul objectif : assurer la sécurité de leur peuple. Le Bien, c'est ce qui est bien pour les intérêts de son pays. Il serait tout simplement dangereux de vouloir faire rimer éthique et géopolitique.
Pourtant, à partir des développements intervenus de Téhéran à Taipei, il serait facile de démontrer que l'excès de cynisme est une forme de naïveté, contraire à la poursuite des intérêts nationaux bien compris. Les mensonges criants des mollahs en Iran, les pressions inconsidérées du pouvoir chinois à Hong Kong se sont de fait retournés contre leurs auteurs. Autrement dit, il existe au moins à la marge une "géopolitique des valeurs" et on ne joue pas impunément avec les émotions des peuples.
