""Une tentative de purge politique" : en Russie, les oppositions témoignent de pressions accrues à l'approche des élections de septembre
Plusieurs candidats aux législatives et aux scrutins locaux ont perdu la possibilité d'être élus, pour des motifs divers. Certaines formations dénoncent des poursuites aux motifs politiques, dans un pays qui a restreint le pluralisme.
Est-il encore possible de jouer un rôle d'opposition en Russie ? A l'approche des élections générales et locales du 20 septembre, les sanctions continuent de tomber contre les représentants des formations politiques opposées au parti Russie unie, soutien de Vladimir Poutine. Boris Nadejdine, ancien candidat à la présidentielle, vient d'en faire l'amère expérience. Emmené au poste, mardi 14 juillet, il devra comparaître vendredi 17 dans la banlieue de Moscou. Il lui est reproché d'avoir posté, en 2023, un lien vers une vidéo YouTube où figurait, pendant dix secondes, une photographie de l'opposant Alexeï Navalny.
Boris Nadejdine avait annoncé sa candidature aux législatives le 17 juin. Le 10 juillet, il a été inscrit au registre des "agents de l'étranger", ce qui lui interdit d'être élu... mais pas de faire campagne. L'opposant a donc poursuivi sa collecte de signatures, avant d'être interpellé, quatre jours plus tard, et conduit au commissariat.
Il encourt quinze jours de prison, selon l'agence Tass. "Mon état de santé et mon âge ne me permettent pas de survivre ne serait-ce que 15 jours dans une cellule étouffante. J'y mourrai", a-t-il réagi mardi, auprès du média indépendant Agence(Nouvelle fenêtre). Interrogé dans le "Breakfast Show(Nouvelle fenêtre)", émission YouTube du journaliste en exil Alexandre Pliouchtchev, il n'a pas exclu de quitter le pays. Mais jeudi, il a été notifié d'une interdiction de franchir les frontières.
Multiplication des procédures pour de vieilles publications
Lors de la présidentielle de 2024, sa candidature avait suscité un vif intérêt. De longues files d'attente avaient été observées dans plusieurs villes, lors de la collecte des signatures citoyennes de parrainage. La candidature de Boris Nadejdine avait finalement été refusée au dernier moment par la commission électorale. Sa course pour remporter la circonscription de Mytichtchi, en banlieue de Moscou, revêt cette fois-ci un caractère plus anecdotique. Le média indépendant Meduza, citant plusieurs sources(Nouvelle fenêtre), évoque d'ailleurs une initiative des forces de sécurité pour expliquer les procédures en cours à son encontre, plutôt qu'une décision politique du Kremlin.
Créé en 1993, le parti libéral Iabloko est en revanche plus structuré, avec un réseau dans tout le pays. Il s'agit de la seule formation russe, à ce jour, à défendre ouvertement l'idée d'une pause des hostilités avec Kiev. "Pour un cessez-le-feu, la diplomatie et la paix", scande son court programme, qui tient en 43 mots(Nouvelle fenêtre). L'une de ses figures les plus connues, Lev Chlosberg, fait l'objet d'une attention particulière depuis l'an dernier. Placé en détention provisoire, il est visé par trois procédures pénales pour avoir manqué à ses obligations d'agent de l'étranger et pour "discrédit de l'armée", en raison d'anciens posts.
Le mois dernier, le vice-président du parti Maksim Krouglov a été condamné à sept ans de prison pour deux publications d'avril 2022 sur les réseaux Vkontakte et Telegram, mentionnant Boutcha et la mort de civils en Ukraine. Le tribunal de Moscou l'a reconnu coupable d'avoir diffusé "de fausses informations" par "haine politique". Maksim Krouglov est désormais détenu dans la prison moscovite de Boutyrka. Derrière les barreaux, il a récemment lancé un appel pour inviter les électeurs à soutenir son parti comme ils le peuvent, "mais, comme on dit en prison, 'pas à vos dépens'".
Aleksandr Chichlov, député local à Saint-Pétersbourg et coordinateur de Iabloko, ne pourra quant à lui pas siéger à la Douma, l'Assemblée russe. Il a été condamné mercredi en appel pour affichage de "symboles extrémistes", après avoir republié, il y a trois ans, une vidéo plus ancienne encore. Le cofondateur du parti y qualifiait Alexeï Navalny de "victime de la répression". La justice, pour autant, n'a jamais notifié elle-même la séquence incriminée, à aucun moment de la procédure.
Une justice transformée "en détecteur de dissidence"
Cette dernière décision illustre "une tentative de purge politique visant à écarter du processus électoral des personnalités politiques expérimentées", commente auprès de franceinfo Nikolaï Rybakov, président de Iabloko. Il est lui-même hors course, après avoir écopé d'une amende pour avoir partagé une photographie d'Alexeï Navalny. "Quand le système judiciaire se transforme en 'détecteur de dissidence' et qu'il épluche les archives sur les réseaux sociaux, cela révèle la faiblesse des instigateurs de cette persécution, qui cherchent à limiter la concurrence politique avant les élections."
Cet "exemple de censure politique", selon Nikolaï Rybakov, n'est pas un cas isolé. Ces dernières semaines, plusieurs autres noms ont grossi la liste noire. Elena Perepelitsa, adhérente de Iabloko, a récemment été placée en détention provisoire, pour d'anciens dons versés à des organisations aujourd'hui interdites. Comme elle, au total, une quarantaine de personnes ont été mises sur la touche, selon un décompte du parti, dont plusieurs dirigeants et députés régionaux. Et douze font l'objet de procédures pénales.
"Il y a quelques résistants qui essaient d'élever une voix différente, mais ils risquent leur liberté, et parfois même leur vie", souligne auprès de franceinfo Olga Prokopieva, vice-présidente de Russie pacifique. Lancée cet été à Berlin (Allemagne), cette formation politique a pour ambition de fédérer, depuis l'étranger, les oppositions au Kremlin. "Il est aujourd'hui impossible de former une opposition politique de choix en Russie", ajoute-t-elle. Pour cette responsable, Iabloko et les autres partis autorisés relèvent ainsi d'une "opposition systémique", tolérée par le régime sous couvert de pluralisme.
"Il y a une vraie demande, dans la société, pour arrêter la guerre."
Le congrès du parti Russie unie, soutien de Vladimir Poutine et principale formation du pays, n'a guère passionné les foules, dans un contexte politique morose. Les combats se poursuivent sans grande victoire en Ukraine et le nombre de morts augmente inexorablement. Les drones ukrainiens, plus nombreux, parviennent désormais à toucher les banlieues de Moscou et de Saint-Pétersbourg. Ils entraînent des pénuries de carburant et des restrictions à la pompe. Les blocages d'internet compliquent les interactions sociales et pénalisent les PME. Sans compter l'inflation chronique et les effets des sanctions occidentales.
Un scrutin sans suspense et sans enjeu
"Le parti en place, Russie unie, est clairement en difficulté", estime Olga Prokopieva. "On le sait par des fuites de documents internes au parti, qui montraient que les élections à venir allaient représenter un challenge pour le pouvoir." Créé en 1993, le parti Iabloko a ensuite "été toléré car il ne représente pas trop de danger", poursuit-elle. Mais l'Etat craint désormais "que le mécontentement social se transforme en vote contestataire" lors des prochaines élections. "Pour éliminer ce risque, il rend inéligibles les personnalités les plus actives des partis" et les figures indépendantes, même quand elles "ne représentent pas une vraie menace".
En témoigne le cas de la journaliste Ekaterina Dountsova, ancienne conseillère municipale de Rjev, qui défend un cessez-le-feu avec l'Ukraine, des réformes démocratiques et la libération des prisonniers politiques. En 2023, la commission électorale avait déjà refusé de l'enregistrer pour la présidentielle, avant qu'elle ne soit placée sur la liste des "agents de l'étranger". En cette année électorale, elle subit de nouvelles pressions. Elle a été brièvement arrêtée, en février lors d'un atelier d'écriture de lettres à des prisonniers politiques. Et le ministère de la Justice a de nouveau refusé d'enregistrer son parti, Rassvet.
Ekaterina Dountsova organise tout de même des réunions publiques. A Saint-Pétersbourg, il y a trois semaines, la police a fait irruption, avant de photographier les passeports de tous les participants, selon le quotidien local Fontanka(Nouvelle fenêtre). Un anonyme avait dénoncé "au poste de police des 'sujets politiques inutiles' et une discussion sur la 'guerre en Ukraine' lors de notre réunion", a commenté Ekaterina Dountsova. Difficile, dans ce contexte, de défendre sereinement des idées politiques. "A tous ceux qui me lisent : veuillez vérifier attentivement vos publications et vos pages sur les réseaux sociaux", a-t-elle rappelé récemment.
Il y a deux ans, déjà , aucun opposant déclaré à Vladimir Poutine n'était parvenu à se qualifier pour le scrutin présidentiel. Les échéances électorales sont contrôlées de près par Sergueï Kirienko, chef de cabinet adjoint de l'administration présidentielle. Onze forces politiques participent aux législatives, mais en l'absence d'alternative crédible, le seul enjeu sera de connaître le score attribué au parti Russie unie. Celui-ci détient aujourd'hui 310 des 450 sièges de la Douma(Nouvelle fenêtre), devant les communistes et des oppositions fantoches qui soutiennent en réalité le Kremlin (Russie juste, LDPR et Nouveau Peuple)."
https://www.franceinfo.fr/monde/russie/ ... 08525.html
En Russie, les oppositions témoignent de pressions accrues à l'approche des élections de septembre
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Patchouli38
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